Le serment des insoumis

«Introduire la suprématie du roi et de ses oeuvres, c’est aussi prêter flanc au conservatisme politique», précise l’auteur.
iStock «Introduire la suprématie du roi et de ses oeuvres, c’est aussi prêter flanc au conservatisme politique», précise l’auteur.

Les Intellectuels pour la souveraineté (IPSO) dénoncent le très mauvais théâtre qui se joue à l’Assemblée nationale et qui a pour première conséquence d’exclure les trois députés patriotes du Parti québécois. Cette exclusion a lieu en vertu de règles inchangées depuis les tout débuts d’un régime colonial britannique très peu démocratique. Il serait temps de remettre en question celles-ci, car autrement ne font-elles pas des partis qui les soutiennent les colonnes du temple ?

Que nous ne sentions aucune oppression directe de la part de la couronne britannique maintenant « canadienne » et que l’on croie naïvement que celle-ci se tient à l’écart de la vie politique au Canada, cela n’empêche nullement d’être contraints collectivement à payer une rente annuelle royale ni d’entretenir ses représentants, gouverneurs pour l’ensemble du Canada et lieutenants-gouverneurs dans chaque province. Pour « couronner » le tout, ces joyeux lurons qui font la leçon aux différents gouvernements sont parfois tentés de mener eux-mêmes un train de vie princier proprement scandaleux.

Faut-il rappeler l’étendue de leurs pouvoirs pour comprendre cette réalité symbolique puissante de soumission à Dieu et à son représentant sur terre ? Se souvenir que le roi (ou la reine) d’Angleterre est lui-même gouverneur suprême de l’Église d’Angleterre ET commandant en chef des armées du Canada ? Cette association divine condamne en effet le rêve d’un Canada laïque à errer sans fin. Et même si l’État québécois en décrétait la fin, il reste bel et bien soumis à cet ordre constitutionnel qui fait du roi canadien le commandant des croyants.

Introduire la suprématie du roi et de ses oeuvres, c’est aussi prêter flanc au conservatisme politique. Valoriser la charité individuelle contre la solidarité des communautés. Le gouverneur assermente devant Dieu les gouvernements fédéraux à la Chambre des communes, tandis que ses « adjoints », les lieutenants-gouverneurs, assermentent de la même façon les gouvernements provinciaux. Tous deux ouvrent les sessions parlementaires et annoncent le programme législatif de leur gouvernement respectif, donnant également la sanction « royale » à tous les projets de loi, fussent-ils votés démocratiquement.

Ce pouvoir suprême se montre des plus irritants quand il ne se couvre pas de ridicule, car gouverneurs et lieutenants-gouverneurs ont expressément une fonction de propagande. Ils sont appelés à bâtir l’identité religieuse et monarchique canadienne en récompensant des citoyens jugés « remarquables », en faisant la promotion d’un sentiment identitaire « canadien », en soutenant des causes sociales au mépris des priorités et des engagements des gouvernements fédéral et provinciaux et de ceux des citoyens eux-mêmes.

Et l’on voudrait empêcher de siéger des députés qui prêtent allégeance au peuple qui les a élus mais qui refusent de se soumettre au symbole le plus fort de l’ordre politique canadien ? Prêter un faux serment au roi a quelque chose d’humiliant, voire d’outrageant, parce qu’on réitère la suprématie des intérêts définis par le représentant de Dieu ici-bas, le roi d’Angleterre, sur les intérêts d’une collectivité politique entière. Nous, signataires des IPSO, constatons que refuser de se soumettre à cette mascarade dégradante pour une nation n’a rien d’une futilité.

Les IPSO en appellent donc à protester contre l’exclusion illégitime des trois députés patriotes et contre la soumission de l’Assemblée nationale. Les Québécoises et les Québécois ont l’esprit républicain, monsieur Legault. Ils attendent de votre projet de loi qu’il vise la bonne cible : soustraire nos députés du serment au roi, mais rendre incontournable le serment au peuple québécois.

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