Ma fatigue choisit ses batailles

« M’effondrer, c’est déjà arrivé. Ça a été nommé fatigue de compassion et trauma vicariant, le fameux burn-out de ceux qui oeuvrent en relation d’aide. », raconte l'autrice
Photo: iStock, montage Le Devoir « M’effondrer, c’est déjà arrivé. Ça a été nommé fatigue de compassion et trauma vicariant, le fameux burn-out de ceux qui oeuvrent en relation d’aide. », raconte l'autrice

Dans ses chroniques, notre collaboratrice Nathalie Plaat en appelle à vos récits. Pour ouvrir novembre, elle a voulu entendre vos fatigues et connaître vos talismans et autres « cailloux blancs » à emporter vers votre île. La rubrique « Des nouvelles de vous » offre un extrait choisi parmi vos réponses.

Il fut un temps, longtemps, où la douce mélancolie de novembre était aimée et célébrée. Je l’attendais. Je l’accueillais. Les petites morts de la nature étaient source de créativité, dans un espace transitionnel où les mots, porteurs de sens, servaient de doudou. Je devenais poète. Mon refuge d’hiver. Ma caverne de silence et de bien-être feutré.

Je peux encore recréer cet espace, mais c’est plus difficile. Il faut décider de négliger autre chose, le ménage, le boulot, le sport, la propriété… Je ne négligerai pas mes enfants, mais ils ont aussi appris à jouer seuls.

Devant la difficulté de trouver mon refuge, je fatigue. Il m’arrive de me sentir sollicitée de partout, comme une maman chat qui allaite une grosse portée hurlante. Il m’arrive de retenir mon souffle en pensant à mon prochain congé, où je visualise la grande joie de ne rien faire. Rien du tout. Il m’arrive de dire « fuck toute » et d’aller nager. J’ai désinstallé Messenger de mes appareils mobiles. Je sais que je heurte ceux qui voudraient me voir, mais ma fatigue exige du silence pour bien se vivre. Si j’en prends soin, elle peut être une alliée : elle me dit quand arrêter avant de m’effondrer.

M’effondrer, c’est déjà arrivé. Ça a été nommé fatigue de compassion et trauma vicariant, le fameux burn-out de ceux qui oeuvrent en relation d’aide. Il y avait le boulot, certes, mais la vie aussi : les proches qui meurent, une séparation, la valse de mes propres enjeux, tout ça quoi ! Les petites morts…

D’autres voix, d’autres fatigues

« Ma fatigue, ce n’est pas encore tout à fait ça. C’est aussi un abattement, une langueur. Un poids qui prend la place de mon entrain. Alors, pourquoi encore employer ce mot ? Parce que quand je parle de fatigue, ça fait résonner l’enfant en moi qui savait qu’en disant “Je suis fatiguée”, quelqu’un allait prendre soin. Quelqu’un serait là. Quelqu’un saurait quoi faire. »
— Caroline Schindler, Montréal

« Mes fatigues sont sociales et politiques, elles pèsent le poids de tous ceux qui préfèrent leur liberté maintenue à un investissement dans l’avenir d’une planète qui tousse de plus en plus creux. Mes fatigues sont aveugles au long terme, elles ne savent pas s’étendre sur un territoire plus grand que les prochaines élections. »
— David Berthiaume, Montréal

« Ma fatigue n’a pas attendu mon consentement avant d’entrer dans ma vie. Mais elle n’est pas mal intentionnée, non, loin de là. Ma fatigue est protectrice, parce qu’elle m’éloigne d’une société malade. Elle veut sauver ma peau. C’est pour cela qu’elle me tient à l’écart. »
— Hubert Trépanier, Montréal

Ma fatigue actuelle est surtout composée d’un « à boutte » des responsabilités et d’une déception de la vie adulte. Je me demande comment c’est arrivé, soudain on compte sur moi pour assumer plein de charges importantes, je deviens le parent partout, en mode bon objet/mauvais objet. Je me sens encore comme une jeune femme, mais j’ai eu 50 ans cette année. Je sens qu’on attend des choses de moi et j’ai envie de répondre que ça ne m’appartient pas. Ça me fatigue. Je ne peux pas tout contenir tout le temps. J’aimerais qu’on me laisse tranquille.

Je suis exaspérée. Souvent. Toute cette violence ordinaire dont je suis témoin partout, ça m’use les idéaux. Ma fatigue peut me rendre désabusée, cynique, très sombre. Je baisse les bras là où avant, je me serais battue. Ma fatigue choisit ses batailles et elle a choisi de vous écrire ce matin, pour vous remercier d’en parler.

Vos « cailloux blancs »

« J’amènerais sur l’île déserte un beau gros cahier rempli de pages blanches et des crayons. Écrire ; quel plaisir dans ce geste, et quel tremplin vers l’infini. Mais dans ce beau cahier, je mettrais surtout, de mémoire, les mots des autres. Ces mots qui m’accompagnent depuis longtemps et qui m’ont tant de fois consolé, éveillé, éduqué. » — Gilles Gagné, Inverness

« Si j’avais à choisir, je choisirais mon mari qui m’aime d’un amour que je n’ai jamais pensé mériter, telle que je suis, chaotique et tout. Je sais que je n’aurai pas à parler, juste à me reposer dans le silence avec lui. » — Georgia Vrakas,
Berthier-sur-Mer

« Rien. […] Je m’emploierais tout simplement à me comporter. Pas bien, pas convenablement, pas de manière exemplaire : juste en devenant plus fidèle à ce dont il s’agit en cet îlot de l’archipel battu des fois par les vagues, mais où il fait bon aussi se chauffer au soleil ou lancer des câbles vers ses voisins, pour l’amour. » — Richard Maltais-Desjardins, Sherbrooke

« Je voudrais emporter tout ce qui ne se transporte pas : l’odeur des cheveux de ma fille, le rire de mon père accompagnant un de ses calembours de qualité discutable, la couleur des yeux de mon chum, la sensation d’avoir des milliers de fourmis dans mon ventre quand je fais de la balançoire. »
— Julie Macherez



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