Le philosophe François Hertel, précurseur oublié

François Hertel a bel et bien pavé la voie de la réception de l’art abstrait au Québec, rapporte l’auteur.
Bibliothèque nationale du Québec (2-551-21742-3) François Hertel a bel et bien pavé la voie de la réception de l’art abstrait au Québec, rapporte l’auteur.

Nous célébrerons durant la prochaine année le 75e anniversaire de Refus global, ce célèbre manifeste écrit par Paul-Émile Borduas, publié en 1948 et cosigné par 15 artistes connus sous le nom des Automatistes. Nous fêterons simultanément le 100e anniversaire de la naissance de Jean Paul Riopelle, sans doute le plus illustre des signataires de Refus global. Les hommages et les capsules historiques se succéderont et ne manqueront pas de capter l’attention des plus jeunes générations. Ce sera un beau moment de réappropriation d’une partie de notre histoire. Le seul bémol à évoquer dans ce concert d’éloges bien mérités, c’est qu’il occultera une fois de plus les oeuvres et les efforts de certains penseurs et artistes moins connus qui ont pourtant pavé la voie.

Plus humble et discret, en effet, l’anniversaire que nous pourrions facilement manquer et sans lequel, à bien des égards, Refus global aurait été difficile à imaginer est le 80e de la parution de « Plaidoyer en faveur de l’art abstrait », du philosophe François Hertel (1905-1985). Publié en novembre 1942 dans la revue Amérique française, soit six ans avant Refus global, ce plaidoyer est considéré comme le premier texte théorique en faveur de l’art abstrait québécois.

François Hertel, de son vrai nom Rodolphe Dubé, fut à la fois libre penseur et père jésuite, une contradiction dans les termes qu’il assuma jusqu’à l’éclatement, en 1943, année où il fut contraint de quitter les ordres. Il tenta alors de refaire sa vie en France comme journaliste étranger, mais le traumatisme de l’exil est palpable : l’élan créateur en pâtit. Hertel aura cependant été, à la fin de sa vie, l’auteur d’une quarantaine d’ouvrages aux styles variés (poésie, romans, essais, théâtre, récits), tous absolument introuvables aujourd’hui en librairie.

En 1942, lorsqu’il écrit son « Plaidoyer », Hertel est au sommet de sa carrière québécoise. Voici ce qu’il dit de l’art abstrait, entamant du coup les réflexions qui aboutiront à Refus global : d’abord — ce qui est devenu une évidence pour nous, mais qui ne l’était pas à l’époque — que « l’art a le droit d’être abstrait ». Hertel entend « par abstraction l’effort personnel pour projeter au-dehors un singulier né de l’esprit et qui ne rend ses comptes qu’à l’esprit particulier qui l’a fait naître ». En d’autres mots, l’art n’est pas obligé de « représenter le monde réel », il peut défier les conventions par l’expression d’une singularité irréductible aux références communes, il n’a pas à se justifier.

Né d’une démarche « violemment personnelle », l’art abstrait « cesse de s’hypnotiser sur le dehors pour pénétrer à l’intérieur ». S’il transmet le monde extérieur, c’est par l’entremise d’éléments intériorisés, imaginés : « il soumet les rythmes connus à son rythme propre ». L’artiste de l’abstraction, nous dit Hertel, s’est en quelque sorte « libér[é] de la littérature » (c’est-à-dire du besoin de représenter et de justifier) : « ses monstres familiers […] peuvent n’avoir aucun équivalent pour le regard d’autrui », de toute façon, il « ne cherche pas à préciser les rapports, [il ne] songe pas à représenter ».

D’où la difficulté de théoriser (autrement qu’approximativement) l’art abstrait. L’horizon auquel tend plutôt l’art abstrait est la « fixation du rêve » d’un artiste toujours unique, ce qui demeure ultimement, « pour une part, ineffable et incommunicable ».

François Hertel a bel et bien pavé la voie de la réception de l’art abstrait au Québec : comme professeur à Brébeuf, il emmenait ses élèves dans des ateliers d’artistes, il participait à des jurys de sélection aux côtés de Maurice Gagnon, Fernand Leduc et Borduas. Il adorait Alfred Pellan, à qui il avait demandé d’illustrer la page couverture de son roman Anatole Laplante, curieux homme, en 1944.

Hertel allait vers tout ce qui était nouveau ou à contre-courant des goûts du jour. Ne soyons pas, disait-il, les « contempteurs de l’époque où [nous vivons] », gardons l’esprit ouvert à ce qui s’en vient. C’est le message qui a inspiré la Révolution tranquille, mais qu’on réduit trop souvent à Refus global, ce qui est bien dommage, en particulier en ce mois de novembre du 80e anniversaire de « Plaidoyer en faveur de l’art abstrait ».

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