Des étoiles dans les yeux

« Gageons que si nous avions des professionnels compétents en nombre adéquat pour soutenir les enseignants, pour travailler avec les enfants qui ont des besoins, la pénurie d’enseignants se résorberait », exprime l'autrice.
Photo: Catherine Legault Archives Le Devoir « Gageons que si nous avions des professionnels compétents en nombre adéquat pour soutenir les enseignants, pour travailler avec les enfants qui ont des besoins, la pénurie d’enseignants se résorberait », exprime l'autrice.

Marco aurait besoin d’ergothérapie pour arriver à tenir son crayon, à contrôler ses gestes, à tolérer les sons et les mouvements autour de lui, mais il n’y a pas d’ergothérapeute à l’école. Marco accumulera du retard et des frustrations, malgré la bienveillance et les adaptations mises en place par son enseignante.

Margot aurait besoin d’une évaluation psychologique pour que l’on comprenne la raison pour laquelle elle lance des choses en classe : anxiété, douance, autisme ? La liste d’attente au centre de services est de plus de deux ans. En attendant, l’enseignante et les autres élèves vont subir ses crises et tenter de les voir venir, d’en diminuer la fréquence sans savoir ce qui les cause.

Coralie ne parle pas. Elle fait du mutisme sélectif. L’enseignante fait tout pour qu’elle se sente bien à l’école en allant d’une petite attention à une autre. La psychoéducatrice de l’école n’aura pas le temps de la voir parce qu’il y a trop de cas difficiles et prioritaires à l’école. Tous les jours, l’enseignante se sentira impuissante face à cette problématique.

Carlos est en détresse. Il demande une attention constante de la part de l’enseignante. Il manque beaucoup de confiance en lui et évite toujours de faire les tâches demandées. Parfois, il se cache, se met à crier et à pousser les autres. Il aurait besoin de l’aide d’un TES en tout temps. Malheureusement, il y en a un seul pour toute l’école. Il peut le voir quelques minutes par jour. Pour le reste, l’enseignante fera de son mieux, même si cela perturbe la classe plusieurs fois par jour.

Carolanne a un trouble de langage qui l’empêche de comprendre ce que dit l’enseignante. Celle-ci prend le temps de tout imager pour que Carolanne puisse suivre. Elle aura l’aide de l’orthophoniste 45 minutes par semaine parce que les besoins en orthophonie ont explosé en raison de la pandémie. Pour le reste, elle fera de son mieux, et Carolanne ne pourra pas s’améliorer suffisamment pour suivre les élèves de son groupe.

Gustave a du mal avec les lettres. Elles se mélangent quand il essaie de les lire. L’orthopédagogue fera de la rééducation avec lui, mais seulement deux fois par semaine. Elle a presque 40 élèves à suivre. L’enseignante tentera de mettre en place toutes les adaptations pour l’aider dans sa lecture, mais elle ne pourra pas le faire pour tout.

L’enseignante doit jongler avec tous ces problèmes à la fois, en gardant le sourire et en faisant progresser les enfants. Elle doit y arriver, elle est payée pour ça et, en plus, elle a deux mois de vacances. Tous les jours, elle se sentira impuissante face à la détresse de ses élèves. Le plus probable est qu’elle quittera l’enseignement ou qu’elle tombera en épuisement professionnel. La meilleure des pédagogues, même payée 400 000 $, n’arrivera pas à enseigner, à faire progresser ses élèves dans ces conditions.

Si l’éducation était vraiment la priorité, on offrirait les services dont les enfants ont besoin, et ce, directement à l’école et en quantité suffisante. Je rêve d’une école qui permettrait à tous les enfants de développer leur plein potentiel.

Du 21 au 25 novembre 2022, ce sera la Semaine des professionnels de l’éducation. C’est grâce à eux qui sont trop peu nombreux dans les écoles que nous pouvons enseigner. Malheureusement, l’état du réseau et la précarité des emplois ont fait fuir ces professionnels essentiels. Gageons que si nous avions des professionnels compétents en nombre adéquat pour soutenir les enseignants, pour travailler avec les enfants qui ont des besoins, la pénurie d’enseignants se résorberait. Les enseignants auraient du temps et de l’énergie pour faire ce pour quoi ils ont étudié : enseigner et faire apparaître des étoiles dans les yeux de leurs élèves.

Merci, Martine, Karine, Jessica, Nathalie, Marie-Claude, Marie-Michèle, Aroua de m’aider à mettre des étoiles dans les yeux de mes élèves.

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