On ne tue jamais par amour

Les enquêtes révèlent que plus du quart des jeunes Québécois ont subi ou infligé de la violence dans le cadre d’une relation amoureuse, rapporte l’autrice.
Photo: iStock Les enquêtes révèlent que plus du quart des jeunes Québécois ont subi ou infligé de la violence dans le cadre d’une relation amoureuse, rapporte l’autrice.

Encore un féminicide. Cette fois-ci, il s’agit de Donna Callahan. « Miss Donna » a travaillé pendant plus de 20 ans au service de garde de l’école anglaise St. John’s à Saint-Jean-sur-Richelieu. Pour reprendre les mots d’Alexis Lanctôt, mère de deux enfants scolarisés à cette école : « C’était une dame très gentille et un emblème de notre école. Savoir qu’elle vivait de telles choses à la maison tout en étant souriante ici, c’est perturbant. »

Cette prison invisible, cette violence qu’on ne voit pas, laisse des traces indélébiles dans nos communautés. « Sa mort va laisser de nombreuses questions, particulièrement pour les enfants », indique la directrice de l’école, Colleen Lauzier, dans un courriel envoyé aux parents dimanche.

Pourtant, la plupart du temps, les enfants connaissent déjà cette violence. Elle se produit dans leurs maisons, elle est au coeur de plusieurs divorces et se présente dès leurs premières expériences amoureuses. En effet, les enquêtes révèlent que plus du quart des jeunes Québécois ont subi ou infligé de la violence dans le cadre d’une relation amoureuse, lit-on dans le Rapport québécois sur la violence et la santé de l’Institut national de santé publique du Québec.

Le « choc » qu’éveillent les féminicides prend donc racine dans le quotidien, et ce, dès la petite enfance. C’est dans l’éducation genrée qu’on transmet aux enfants, dans la violence qu’on romantise (voire érotise) à l’écran ainsi que dans les rôles stéréotypés qu’on attribue aux « hommes » et aux « femmes ». L’immobilisme de nos institutions participe tout autant au problème, « Tribunal spécialisé » ou non. La raison étant que la vaste majorité de nos efforts collectifs sont placés « une fois que le crime a été commis », plutôt que d’agir en amont, soit en prévention.

L’accès à de l’aide ou du soutien est noyé dans des listes d’attente interminables (faute de ressources), et les programmes de thérapie visant à déconstruire les comportements violents sont souvent inaccessibles s’il n’y a pas eu d’abord de condamnation au criminel. C’est mal cibler les besoins des principales concernées, car pour la plupart, le souhait ultime est que la violence cesse. Pas d’engorger le système avec des procédures onéreuses, interminables et surtout revictimisantes.

Continuer de faire les choses à l’envers est la raison pour laquelle on continue d’abandonner massivement les victimes. On ne peut plus attendre qu’elles « dénoncent » pour agir. Surtout pour celles qui sont en plus sans statut, en situation de handicap ou qui vivent en marge de la société. Nous connaissons le problème, et les solutions existent déjà dans de nombreux rapports qui prennent la poussière. Cette trahison est encore pire pour les femmes issues des Premières Nations et inuites qui, elles, disparaissent dans le plus grand des silences.

Savoir que le gouvernement du Québec vient tout juste de refuser d’adhérer au « Plan d’action national pour mettre fin à la violence fondée sur le genre », qu’il n’a appliqué pratiquement aucune recommandation du rapport de la commission Viens et qu’il continue de faire la sourde oreille aux demandes du collectif jeunesse La voix des jeunes compte (qui revendique depuis plus de cinq ans davantage de prévention et de sensibilisation dans les écoles) est troublant, voire consternant.

Pourtant, ce n’est pas l’expertise qui manque au Québec. Celle-ci est même reconnue à l’international et ailleurs au Canada. C’est triste de constater que la joute politique, les vases clos entre les ministères et les ordres de gouvernements l’emportent toujours sur l’urgence d’agir. Je rêve du jour où les histoires comme celles de Donna permettront de faire jaillir la vérité, soit qu’on mérite mieux en tant que société. Elle méritait — comme nous toutes — d’être entendue et protégée, car « on ne tue jamais par amour », une expression qui renvoie au premier court métrage, en partenariat avec le Collectif Collages féminicides Montréal, de Manon Testud, ainsi qu’au court métrage documentaire de Kevin Gay.

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