Je suis éveillé, mais je ne suis pas woke

«Divisant les luttes comme les groupes et les individus, une vision manichéenne de la militance s’est imposée entre les acteurs progressistes de la société», écrit l’auteur.
Getty Images «Divisant les luttes comme les groupes et les individus, une vision manichéenne de la militance s’est imposée entre les acteurs progressistes de la société», écrit l’auteur.

L’excellente chronique d’Emilie Nicolas « DeSantis, l’anti-woke », publiée dans Le Devoir du 10 novembre, m’a fait réfléchir sur les difficultés de l’action progressiste pour la défense et la promotion des droits de la personne. Mme Nicolas expose très bien le processus, utilisé par les conservateurs, de récupération, de dénigrement et d’utilisation à des fins contraires des nécessaires combats pour la protection des droits de la personne.

Ainsi la lutte pour les droits des femmes, des personnes racisées et celles des identités de genre sont-elles devenues, pour la droite américaine et canadienne, un point de ralliement pour convaincre les populations de conserver au pouvoir des gens qui veulent la stabilité, de pensée comme d’action, et d’éviter ainsi de donner le pouvoir à des « élites intellectuelles déconnectées des vraies valeurs » du peuple. Ajoutons à cela l’immigration, l’environnement, la pauvreté et la religion et nous avons un terreau très fertile aux manipulations politiques visant à diviser pour mieux régner…

Personnellement, je me considère comme un « éveillé » aux droits de la personne qui sont toujours bafoués par des individus ou des systèmes politiques, sociaux, et auxquels il faudrait accorder une attention de tous les instants ! Mais cet « éveil » ne se fait pas d’un seul coup, du moins, ce fut le cas pour moi. Très jeune, j’ai été sensibilisé aux droits des femmes par ma mère et ma soeur, qui, chacune à sa façon, se sont battues pour le respect et l’égalité.

Puis, ce fut la question des inégalités sociales, dont celle des francophones d’Amérique, qui s’imposa dans mon cheminement personnel. Ensuite les inégalités que subissent les personnes noires, les personnes immigrantes et celles qu’on appelle aujourd’hui les personnes racisées. Finalement, les droits des personnes non hétérosexuelles sont venus compléter mon « éveil ». C’est dans le syndicalisme que j’ai pu agir contre toutes ces injustices, la « classe » des travailleuses, qualifiée de « moyenne », servant de point d’ancrage commun aux revendications de tous ces groupes discriminés.

Pour moi, il ne s’agissait pas de hiérarchiser ces droits et ces luttes. Il s’agissait de choisir un vecteur commun pour les mettre en avant et surtout de conscientiser, d’éveiller, chacun de ces groupes aux réalités des autres, tout en ayant une cause commune à défendre, celle des droits des travailleuses. J’ai travaillé à plusieurs « fronts communs », unissant associations de femmes, de gais et lesbiennes, d’environnementalistes et autres groupes progressistes lors de forums sociaux visant à créer une pression commune pour une société inclusive où l’objectif final serait le « bien-vivre », la justice et l’égalité pour tous et toutes.

Malheureusement, depuis quelques d’années, un concept pourtant porteur de justice et d’espoir, l’intersectionnalité, sert plutôt à diviser les groupes de gauche, souvent sur des malentendus, parfois sur des stupidités. Le « colonialisme blanc », imprégnant surtout, semble-t-il, l’imaginaire inconscient des hommes blancs de la planète, est devenu pour plusieurs le mal à abattre. Divisant les luttes comme les groupes et les individus, une vision manichéenne de la militance s’est imposée entre les acteurs progressistes de la société.

Les « éveillés » ont commencé à fermer les yeux sur le premier principe de l’action sociale, qui consiste à s’unir pour changer les choses. Aujourd’hui, il faut tourner sa plume cent fois dans l’air avant d’écrire sur ce sujet ; tant et tant que plusieurs restent silencieux devant cette débâcle des progressistes.

Je ne suis pas gai, je ne suis pas une femme, je suis blanc, j’ai plus de 65 ans, mon genre reste indéfini. Je crois encore qu’il vaut mieux s’unir, malgré nos différences, pour lutter contre l’oppression capitaliste et éduquer les autres sur toutes les formes d’injustice. Je crois à la liberté d’expression, même lorsque des bêtises en sont le produit final. Je crois que tout le monde peut devenir « éveillé » si on prend la peine de discuter honnêtement de part et d’autre. Je crois que nous ne changerons pas grand-chose sans prendre le pouvoir de gouvernance locale, puis mondiale. Je crois que nous méritons mieux que de disparaître, engloutis par un climat déchaîné, asservis par des dictateurs belliqueux ou des entreprises inhumaines. J’en appelle à une conscience progressiste qui cherche à unir les forces, plutôt qu’à se replier sur ses vérités « sectionnelles ».

Je suis « éveillé », mais je ne suis pas « woke »…

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