Une amitié en temps de guerre

Beaucoup de prisonniers de guerre alliés transportés en Allemagne n’en sont pas revenus. Nombreux sont ceux qui ont péri de froid, de faim et de cruauté, rappelle l'auteur.
Photo: La Presse canadienne Beaucoup de prisonniers de guerre alliés transportés en Allemagne n’en sont pas revenus. Nombreux sont ceux qui ont péri de froid, de faim et de cruauté, rappelle l'auteur.

Jamais mon père ne voulut me parler de ce qu’il avait vécu pendant la guerre, à l’exception d’un samedi matin, alors que j’avais neuf ans, où il me livra une version appropriée pour un enfant. Il me raconta qu’il avait été un prisonnier de guerre en France et qu’il s’était évadé, mais il m’épargna les détails pénibles des moments difficiles qu’il avait traversés. Il me dit peu au sujet de qui l’avait aidé.

En janvier 2021, je reçus un courriel : « Je vous écris de France car j’ai l’espoir que vous soyez le fils de George Alleyne Browne qui a combattu en France pendant la Seconde Guerre mondiale. Si c’est le cas, sachez que mon grand-père [Albert Schumacher, un membre de la Résistance] et ma grand-mère ont aidé votre père lors d’une évasion d’un camp. »

L’histoire avait commencé il y a 80 ans, lorsque ce Browne, mon père, s’évada de l’autobus qui transportait des prisonniers de guerre du camp de Chamberlan vers Grenoble, d’où ils devaient être envoyés en Allemagne. C’était sa troisième tentative d’évasion depuis qu’il avait été fait prisonnier à Dieppe, le 19 août 1942. Les deux fois précédentes, il avait été capturé par la Wehrmacht. Cette fois-ci, il avait provoqué une bagarre dans l’autobus et avait profité de la confusion pour sauter du véhicule à Grenoble. Il s’était caché dans un ravin près de la route. Un homme l’a vu et est allé chercher Albert Schumacher. Celui-ci a ramené mon père chez lui, lui a donné des vêtements et de faux papiers.

Afin de se protéger des espions et des délateurs et de protéger son bienfaiteur et sa famille, mon père, qui était un capitaine dans l’artillerie canadienne, annonça qu’il était un aviateur de la Royal Air Force. Ce « mensonge » empêcha Albert et ses proches de le retrouver.

Albert et sa famille hébergèrent mon père pendant une dizaine de jours. Ils lui indiquèrent où aller, afin de regagner l’Angleterre. Albert fit un bout de chemin en train avec lui en direction de l’Espagne, puis ils se quittèrent en se souhaitant bonne chance. Mon père dut quitter le train et se rendit à pied du sud-est de la France jusqu’à la frontière espagnole, où des contrebandiers andorrans le guidèrent au-delà des Pyrénées jusqu’aux environs de Barcelone, d’où le consul britannique le rapatria en Angleterre.

Plus d’un an plus tard, Albert et sa famille reçurent à leur grande surprise une carte postale de Browne, qui était à Marseille. Il y disait souhaiter les revoir, mais ne le pouvait pas, parce qu’il devait retourner en Italie. Après une dure campagne de près d’un an (après Dieppe, il s’était retrouvé au milieu d’une autre histoire d’horreur, au mont Cassin), il devait embarquer à Marseille pour se rendre avec l’armée canadienne aux Pays-Bas. Redoutant les espions et les délateurs, il avait menti encore une fois.

À la suite du massacre de Dieppe et de son évasion, George Alleyne Browne rédigea des rapports qui lui valurent d’être décoré. Il quitta l’armée à la fin de la guerre et entama une carrière dans le corps diplomatique canadien. La France décora Albert Schumacher pour son activité de résistant. Après son temps dans l’armée, il retourna travailler comme ingénieur dans sa patrie, la Lorraine, qu’il avait quittée après l’annexion de celle-ci par l’Allemagne nazie.

Après la guerre, Albert et sa famille cherchèrent à savoir ce qu’il était devenu. Ils y passèrent plus de 75 ans, avant de me découvrir. Enfin, grâce à Internet, la fille et la petite-fille d’Albert purent me trouver.

Beaucoup de prisonniers de guerre alliés transportés en Allemagne n’en sont pas revenus. Nombreux sont ceux qui ont péri de froid, de faim et de cruauté. Si mon père n’avait pas réussi à s’évader, grâce à l’aide d’Albert et de sa conjointe, il aurait sans doute été recapturé, serait fort probablement mort en Allemagne (s’il n’avait pas été exécuté auparavant), ne se serait jamais marié et ne serait jamais devenu un père. Dans ce sens, je dois ma vie à Albert et à sa famille, qui ont permis à mon père, mais à moi aussi, non seulement de vivre, mais de vivre libre et en paix pendant plusieurs décennies.

Par miracle (et grâce à beaucoup d’efforts), la fille et la petite-fille d’Albert ont pu me retrouver. Je leur dois une fière chandelle.

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