Climats divers

«Ne refusons aucune beauté», conclut l’auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Ne refusons aucune beauté», conclut l’auteur.

Nous traversons un automne qui ressemble à une chanson de Stéphane Venne : Le temps est bon. Les dernières semaines s’émaillèrent de jours d’une douceur extraordinaire. Les arbres en leur beauté ne voulaient plus abdiquer, des plantes refleurissaient, des papillons imitaient le vol des feuilles mortes. Oui, nous savons pourquoi.

Oui, c’est plus qu’inquiétant.

Mais.

 

Cette douceur exquise, il nous faut tout de même la goûter. Cette grâce, nous nous devons d’en profiter. Nous en avons désespérément besoin. Cette saison fabuleuse, il faut en jouir. Et s’en réjouir.

Pas se réjouir de ce qui la cause, évidemment ; nous n’avons rien de moins qu’une civilisation à transformer !

Mais, honnêtement, vous pensez qu’on va y arriver avec, comme sources d’énergie pour changer le monde, le désespoir, le cynisme, l’aigreur, le pessimisme, l’amertume, la mélancolie et même la haine de soi ? Sérieux ? Il y a quelque chose de mobilisateur là-dedans, selon vous ?

Je m’inquiète aujourd’hui d’un autre climat. Température, hydrométrie et pression atmosphérique s’affolent, et ces dérèglements nous coûteront cher en tout : argent, souffrance, résilience, recherche, inventivité. Pour faire face à cette crise, nous devrons largement, pour ne pas dire universellement, nous investir. Et pour arriver à cela, le climat social comptera autant que l’autre.

J’ai lu sur les réseaux sociaux et entendu dans les médias, pendant certains des plus beaux jours de cet automne, des propos qui présentaient ces moments magiques et parfaits comme les hors-d’oeuvre de l’apocalypse.

Personnellement, je crois qu’il est contre-productif d’empêcher les gens de puiser sainement dans cette énergie renouvelable qu’est la joie, en l’occurrence une joie qui n’est pas celle de consommer, mais simplement d’être ! D’autant plus que, la métamorphose civilisationnelle espérée, n’est-ce pas de l’avoir vers l’être qu’elle doit aller ?

De plus, ce temps doux donne quelque répit à ceux et celles qui manquent de tout et qui sont mal, ou pas du tout, logés. Économiser sur le chauffage, différer certains achats saisonniers apaise grandement celui qui voit venir chaque fin du mois comme une fin du monde.

Bref, à trop vouloir mettre en valeur sa vertu écologique, l’acuité de sa lucidité ou les canines de son sarcasme, on menace peut-être plus le climat social et médiatique qu’on ne protège l’atmosphère terrestre. Échauffer les esprits n’a jamais fait tomber le mercure.

J’espère me tromper, mais je pense que l’angle mort de la crise climatique sera la santé mentale. Et je ne me réfère pas ici qu’à la seule solastalgie. Je pense à l’espoir, à la confiance, à l’enthousiasme, à la vaillance, à la solidarité, sans lesquels rien ne peut advenir. Ces qualités, ces grâces, ces vertus m’apparaissent menacées par un découragement systémique. Pourtant, du citoyen à la grande scientifique, de la femme d’affaires au paysan, de l’artiste au politicien, tous et toutes auront besoin de puiser à une multitude de sources de réconfort et de force pour avancer et relever le défi de notre adaptation au siècle qui vient.

Le moment d’innocence de qui court en t-shirt dans les feuilles mortes, avec son vieux chien, ne nous menace en rien ; il nous sauve même sans doute un peu.

On m’a déjà dit qu’on appelait été indien ce temps doux de l’automne, car les Autochtones le connaissaient bien avant nous et savaient qu’ils pourraient compter sur ce petit été providentiel pour se préparer à l’arrivée du rude hiver…

Ce qui s’amène pour nous sera bien plus dur que l’hiver. Ne refusons aucune beauté.

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