L’accès aux soins en santé mentale devrait être un droit

«Comment peut-on patienter des mois dans une telle souffrance psychologique et physique sans s’enfoncer davantage, sans entraîner avec nous nos proches?» écrit l’autrice.
Photo: Sunguk Kim Unsplash «Comment peut-on patienter des mois dans une telle souffrance psychologique et physique sans s’enfoncer davantage, sans entraîner avec nous nos proches?» écrit l’autrice.

Devant ma détresse, la médecin qui me reçoit à l’urgence me pose cette question : « Mme Leduc, avez-vous, oui ou non, des pensées suicidaires ? »

« Non », lui ai-je répondu, en la suppliant de me donner quand même l’aide dont j’avais besoin.

Par un lundi de mars ensoleillé, après avoir ramassé tout mon courage et demandé à mon conjoint de m’amener à l’urgence, nous avons rebroussé chemin. La situation n’était pas assez grave…

J’étais pourtant complètement non fonctionnelle ; incapable de travailler, mais surtout incapable de m’occuper de mes jeunes enfants, voire d’être en leur présence. Leur présence avait un effet miroir et me rappelait à quel point je souffrais et que j’étais incapable de m’occuper d’elles.

Le 28 octobre dernier, au volant de son véhicule, une femme aurait volontairement plongé dans les eaux de la rivière des Mille-Îles avec ses deux enfants à bord. Le bébé d’un mois ainsi que la mère sont décédés.

Chaque fois que les médias rapportent un infanticide, mon coeur se serre… Ça aurait pu être moi… Ça aurait pu être nous. Personne n’est à l’abri. Les déséquilibres hormonaux et chimiques peuvent parfois mener à des actions complètement irrationnelles aux conséquences dramatiques.

Mon coeur rempli d’empathie pense aux enfants à qui on a volé leur vie et aux solutions que nous aurions pu mettre en place pour les sauver.

Nous sommes collectivement responsables.

 

Pas moins de 20 % des enfants ont un parent qui a vécu un épisode de maladie mentale au courant de sa vie. Un enfant sur cinq. Dans une classe de 25 enfants, ce sont cinq enfants dont le parent n’était pas, à un moment ou un autre, disposé à combler leurs besoins. Des enfants qui deviennent bien souvent les parents de leur parent. Lorsque les parents souffrent, ce sont les enfants qui en sont les premières victimes collatérales ; ce sont des Enfants invisibles, comme le présente si bien Varda Étienne dans sa série documentaire, à travers laquelle elle souhaite leur donner une voix.

En mars dernier, j’ai touché le fond. Ce fut le début du parcours d’une combattante afin de faire reconnaître ma souffrance, d’avoir accès aux ressources et de recevoir les soins psychothérapeutiques et médicamenteux adéquats. Mais je suis immensément privilégiée ; j’ai quitté mon emploi pour un congé de maladie durant lequel je recevais un pourcentage de mon salaire et, ultimement, j’ai reçu de l’aide en me tournant vers le secteur privé en raison de l’inaccessibilité des soins dans le réseau public.

Comment peut-on patienter des mois dans une telle souffrance psychologique et physique sans s’enfoncer davantage, sans entraîner avec nous nos proches ? En fait, ce sont des milliers de personnes qui y sont contraintes faute d’accès aux soins dans le réseau public.

Ce que vivent ces enfants, ce n’est pas des exceptions, des cas individualisés ; c’est un réel enjeu de santé publique. En offrant aux parents les soins dont ils ont besoin, l’État contribue directement à la santé et à l’épanouissement de ces enfants. À ce que leurs besoins soient comblés ; les besoins physiologiques, mais aussi le besoin de vivre dans un environnement stable et prévisible pour être, à la longue, en mesure de s’accomplir. Ne pas s’y engager engendre des conséquences importantes sur nos enfants et sur l’ensemble de notre société.

Lorsque je suis devant mes classes, j’enseigne à mes étudiants que tout est le résultat de choix politiques. Nous faisons le choix de privilégier certains investissements plutôt que d’autres. Comment peut-on ne pas prioriser les besoins en santé mentale lorsque l’on sait ce qu’il nous en coûte collectivement de ne pas s’y engager ?

Selon Force jeunesse, un organisme qui défend les droits et les intérêts de la jeunesse du Québec dans l’élaboration des politiques publiques, l’inaction coûte au Québec 18 milliards par année en « soins médicaux et de santé, en services communautaires et sociaux et en soutien au revenu ». Les soins en psychothérapie devraient être couverts par la Régie de l’assurance maladie du Québec. Nous en serions collectivement gagnants humainement et économiquement.

La situation actuelle n’est pas une fatalité, on peut y remédier. Un privilège ? L’accès aux soins en santé mentale devrait être un droit !

Je tiens à offrir mes condoléances aux proches de cette maman en détresse. Mes pensées sont avec vous.

Besoin d’aide ?

Si vous pensez au suicide ou vous inquiétez pour un proche, des intervenants sont disponibles pour vous aider en tout temps au 1 866 APPELLE (1 866 277-3553).
Texto : 535353.
Clavardage : suicide.ca.



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