La trahison des clercs

«L’ascension de certains élus traduit un mal plus profond et contribue à mettre en avant des personnages qui ne sont peut-être pas à la bonne place et qui perpétuent un climat de tensions inutiles», observe l’auteur.
Jeff McIntosh La Presse canadienne «L’ascension de certains élus traduit un mal plus profond et contribue à mettre en avant des personnages qui ne sont peut-être pas à la bonne place et qui perpétuent un climat de tensions inutiles», observe l’auteur.

Les récentes déclarations de Danielle Smith voulant que les personnes qui refusent de se faire vacciner contre la COVID-19 soient les plus discriminées qu’elle ait croisées dans sa vie sont surprenantes, mais, si on les replace dans le contexte de l’Alberta, on se rendort facilement. Après tout, Jason Kenney, son prédécesseur, a connu, lui aussi, son lot de citations troublantes. Le comportement erratique de Doug Ford pendant la pandémie et au quotidien, que son équipe de communication a préféré cacher pendant la quasi-totalité de la campagne électorale, ne l’a pas empêché de gagner facilement une majorité en Ontario.

Les libertés que prend François Legault face à la science, elles, semblent parfois pertinentes ; elles l’étaient plus spécialement pendant la pandémie, elles le sont beaucoup moins lorsqu’il s’agit du troisième lien. Mais, au final, elles n’ont pas compromis sa réélection. Nous semblons nous accommoder de propos et de comportements qui, dans un autre contexte, seraient jugés infréquentables.

En cette période où nous désirons remettre les pendules à l’heure sur le vivre-ensemble, notamment sur les rapports hommes-femmes, la politique semble exemptée de ce processus de remise en question. En outre, un vent d’anti-intellectualisme souffle très fort ces temps-ci sur notre monde. La politique déçoit parce que les individus qui s’y lancent semblent déconnectés de toute réalité, imbus d’eux-mêmes et de plus en plus radicaux, voire belliqueux dans leurs propos. Et ce n’est pas juste une question de ton.

Nous sommes englués dans une sorte de fondamentalisme mou, où, par exemple, le premier ministre du Nouveau-Brunswick est fièrement unilingue dans la seule province officiellement bilingue au Canada, où le terme ségrégation désignerait désormais le sort réservé aux non-vaccinés et où la lutte contre le réchauffement climatique est une chimère et ne vaut pas un sommet. Pourquoi les élus sont-ils si limités quant à leur ouverture au monde ou à l’autre ?

La réponse n’est pas qu’idéologique. Nous sommes conscients que la réussite scolaire ne se mue pas toujours en une forme d’instinct politique, mais, si l’on regarde certains premiers ministres, nous sommes étonnés du peu de sens commun dont ils font preuve et du sectarisme qu’ils déploient. Certes, des facteurs exogènes permettent de comprendre leur ascension au pouvoir : le mode de scrutin au Québec, une opposition désorganisée en Ontario et un habitus culturel en Alberta, entre autres, mais ça n’explique pas pourquoi il nous serait si difficile de converser avec des élus qui semblent si éloignés de nos préoccupations et peu enclins à s’intéresser aux arts, à la culture et au vivre-ensemble.

Si M. Legault mentionne les livres qu’il a lus sur Twitter un jour, cela ne l’empêche pas d’employer des formules discutables sur l’immigration le lendemain sur cette même plateforme. Pendant le mandat de Donald Trump, le chanteur Bruce Springsteen déplorait, en citant un poème d’Elayne Griffin Baker, l’absence d’arts, d’animaux, de littérature, de poésie et de joie tout simplement à la Maison-Blanche.

Nous avons l’impression que, dans des provinces clés de la fédération canadienne, l’ascension de certains élus traduit un mal plus profond et contribue à mettre en avant des personnages qui ne sont peut-être pas à la bonne place et qui perpétuent un climat de tensions inutiles. Nous ne pourrons pas toujours invoquer la COVID ou blâmer Trump, ou les deux.

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