Des nouvelles de vous | Comment je vais? Je vais m’en remettre.

«Le travail virtuel m’a aspiré, a vidé mon esprit de sa matière grise», écrit l'autrice.
Photo: Istock, montage Le Devoir «Le travail virtuel m’a aspiré, a vidé mon esprit de sa matière grise», écrit l'autrice.

Dans ses chroniques, notre collaboratrice Nathalie Plaat en appelle à vos récits. Pour relancer la saison, elle vous a demandé si, entre le monde qui tombe et celui qui essaie de rester debout, vous arrivez à trouver vos petits moments de course sans laisse. Baptisée « Des nouvelles de vous », cette rubrique vous en offre un extrait choisi.

M’arrêter à la machine à café, rendre un sourire demi-éveillé à ma collègue. Emprunter le couloir et sa moquette grise, saluer les collègues lève-tôt. Déposer mes sacs pour aller au fond de ma rangée de collègues, saluer Suzanne et Émilie qui baignent dans les rayons du soleil de la grande baie vitrée et de cette journée de travail qui nous attend. Je ne suis pas la première arrivée, ni la dernière. Une cascade de « bon matin et de bonjour pressés » m’attend, sitôt assise à mon poste.

J’ai croisé du regard le directeur avec qui je dois avoir une discussion urgente. Il est tôt, personne n’a encore pris son bureau en embuscade. J’essaie l’approche douce, café à la main, dans l’embrasure de sa porte. Il me salue d’un mouvement de tête. Le signal. Je peux avancer. L’affaire est discutée et réglée en quelques minutes. Mon café n’a pas eu le temps de refroidir.

Les autres collègues de mon équipe arrivent, les plus vocaux. Ils achèvent de me réveiller. Les téléphones baillent à leur tour, les touches du clavier produisent une cacophonie étrange. Chacun s’active devant son écran, dans une salle, autour de la machine à café, au téléphone. On communie dans cette frénésie jusqu’à ce que les premiers estomacs s’éveillent. Les grognements sur l’odeur du repas de poisson de l’un, les émerveillements sur les petits plats de ce collègue un peu foodie qui nous parle de son amour pour les recettes d’Ottolenghi. Pendant une trentaine voire une cinquantaine de minutes, le bruit des micro-ondes remplace celui des claviers. D’autres partent d’un pas pressé à leur dîner d’affaire ou une amie qui travaille au centre-ville.

Dans la vie d’après…

Un chignon vite bouclé, des pantalons mous, nu pied, je me dirige vers mon poste de travail au coin de mon salon. J’ai compté 20 pas, 14 pour me rendre à la machine à café et six pour les toilettes qui sont à mi-chemin entre la machine à café et mon bureau.

J’allume le poste de travail et la machine à café presque simultanément. Mon chat me réclame sa nourriture. Ce sera ma première conversation du matin et la seule jusqu’à 11h. Le son de ma propre voix me faire sursauter. Je ne m’étais pas entendue encore. Je sonne étrange à mes oreilles. J’ai du mal à articuler une pensée claire à cette collègue au bout du fil. « Attend, je vais t’envoyer un courriel, ce sera mieux », que je m’entends dire.

Le reste de l’avant-midi s’étire et les dossiers s’entrechoquent, les réunions pleuvent. Mon estomac me fait signe. 11h55.

Six pas.

 

Je regarde distraitement dans le frigo. Un bout de pain par ci, un bout de fromage par la. Et hop, je consulte les courriels entrés entre deux bouchées.

Cinq minutes.

 

J’y retourne. La marche à l’extérieur attendra. J’ai la flemme et pas assez de temps. Je retourne m’asseoir à mon poste. Autre réunion, autre courriel. Je me lève pour boire de l’eau.

Cinquante pas depuis le début de la journée.

 

Mon cou me fait mal. Mon chat se couche sur le clavier. Je sors quelques instants sur le balcon. Je vois les enfants revenir de l’école. Je les envie.

Mon Teams sonne. Je rentre.

 

Vingt-sept pas.

Les miens ne tarderont pas non plus. Je dois boucler les dossiers avant que leur journée ne happe la mienne. On se voit plus tôt. Pour eux, je suis un meuble du coin de la maison. Ils se lèvent et j’y suis déjà, ils reviennent et je m’y trouve encore. « Maman, qu’as tu fais aujourd’hui ? »

Soixante-dix-sept pas, cinq réunions, 45 courriels lus, 30 traités. Une liste à moitié cochée.

Petite journée

 

Tu aimes ça le travail à la maison ?

Non, je déteste ça. La frénésie d’un espace de travail collectif et animé, des discussions à plusieurs sans interférences ou de micros « mutés », de chair à chair, me manquent.

Je ne fais pas partie de ces personnes qui trouvent le télétravail agréable, comme toutes ces enquêtes et articles dans les médias semblent en donner l’impression.

J’ai voyagé dans les quatre coins de mon quatre et demi pendant deux ans, croyant ainsi que j’allais trouver le confort qu’une majorité semblait avoir trouvé. Il n’en fut rien. Le télétravail m’a abrutie fossilisée, atrophiée.

Je n’ai pas de cours arrière, de chalet en campagne, de pièce aménagée… mon bureau trône au milieu de mon salon et me nargue même lorsque je suis à table. Il me surveille et je le regarde.

Le travail virtuel m’a aspiré, a vidé mon esprit de sa matière grise. J’ai été une loque alitée pendant plusieurs semaines. Incapable de me concentrer, de franchir ces quelques pas qui séparaient la salle de bains de la machine à café. Plus aucun pas… Clouée au lit, vidée psychologiquement, émotionnellement et physiquement.

Jusqu’à tout récemment, j’étais incapable de toucher à un écran d’ordinateur. Pendant plusieurs mois, plus ou moins huit.

Je me réhabilite depuis quelques semaines et je dois y aller à sauts de puce. Moi la puce et les autres géants qui regardent de haut mes étapes et ne comprennent pas l’effort titanesque que cela requiert. J’avoue que moi-même j’ai du mal à comprendre cette phobie. Ce vacuum d’angoisse qui m’aspire lorsque j’effleure du doigt le sac de l’ordinateur de bureau, posé dans un coin de ma maison, pourtant inoffensif.

La Bête que je l’ai surnommée.

Je vais comment aussi mal que d’autres si je me fie à ce que mon thérapeute. Et pourtant, personne n’en parle de ces fragilisés du télétravail..

Comment je vais ? Je vais m’en remettre.

Un air de famille

L’année d’avant

J’avais fait un road trip avec ma soeur

On avait bu du rosé

On avait râlé contre nos parents

Après quelques jours on avait rejoint mon père

On avait bu du champagne

On avait mangé du foie gras

Mon père nous avait confié ses peurs

On avait l’impression d’avoir passé des vacances en famille

Pour la première fois

On s’était dit on remet ça l’année prochaine

Cette fois-là la magie n’a plus opéré

Peut-être parce que ma soeur avait emmené son chum, peut-être pas

Ça n’a pas levé

Sur le chemin du retour j’ai pleuré sur la 138

Un peu avant St-Tite-des-Caps

Louise Duchesne, Québec



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