Des nouvelles de vous | Comment est ma peine? Honnête, je crois.

«Je pleure parfois, car j’ai déjà trop vécu selon moi, du haut de mes 30 ans et je me demande à quel moment je pourrai me déposer», écrit l'autrice.
Photo: Istock, montage Le Devoir «Je pleure parfois, car j’ai déjà trop vécu selon moi, du haut de mes 30 ans et je me demande à quel moment je pourrai me déposer», écrit l'autrice.

Dans ses chroniques, notre collaboratrice Nathalie Plaat en appelle à vos récits. Récemment, elle est brièvement passée au « tu » pour vous demander ceci : « Dis-moi, comment est ta peine ? » Baptisée « Des nouvelles de vous », cette rubrique vous en offre un extrait choisi.

Je pleure parfois, car je sens qu’une humanité se perd en nous comme collectivité. À travers mes expériences personnelles et mes expériences de militantes, j’ai l’impression d’avoir constaté ce phénomène de trop près pour maintenant le nier. J’ai donc cette peine qui me suit depuis plusieurs années, car je me sens impuissante face à une société qui ne fait plus de sens pour moi.

Comme Rousseau l’a fait bien avant moi, je me questionne sur la nature humaine, l’Homme bon, les institutions qui le corrompent. Dans une ère où tout semble pointer vers la bêtise humaine de surexploitation et de surconsommation, j’ai l’impression de constater une blessure narcissique collective où la masse s’enlise dans l’orgueil.

Je pleure parfois également parce que je me sens insatisfaite de mes rapports humains. L’expression « désillusion relationnelle » résonne en moi. C’est exactement ce que je vis en ce moment. Je me tourne vers mes amies à la recherche de discussions profondes et authentiques qui font peut-être mal et qui confrontent, mais qui sont nécessaires, selon moi, à la quête de sens. Malheureusement, je suis souvent déçue et incapable de combler ce besoin d’authenticité.

Ma mère m’a dit un jour qu’elle se sentait flotter entre le ciel et la terre, sans avoir d’ancrage ni sur l’un ni sur l’autre. Une image qui renvoie finalement à une existence automatisée et à sa mécanique humaine, comme le proposaient les empiristes des Lumières. Je sens que nous sommes de plus en plus dans ce paradigme d’existence, soit des sortes d’automates qui fonctionnent en fonction de marges de profits et de niveaux de performance.

Je pleure parfois, car j’ai déjà trop vécu selon moi, du haut de mes 30 ans et je me demande à quel moment je pourrai me déposer. J’ai envie de consacrer ma vie à une cause plus grande que moi. Je sens que c’est de cette manière que je pourrai le plus me connecter à mon humanité et donner du sens à ma vie. Ce que je trouve difficile, c’est qu’il n’y a pas de manuels ni de formations pour m’expliquer comment faire cela. Ainsi, je vogue depuis une année à la recherche d’une réponse à ma question : par où commencer ?

Dans la dernière année, j’ai réfléchi beaucoup à mon apport au monde. J’en suis venue à l’une des conclusions suivantes : je fais le choix chaque matin d’être hypocrite, car si je n’étais pas hypocrite, je passerais ma journée à pleurer pour le malheur que j’occasionne en tant que Blanche vivant en Occident. Ma réflexion part du fait qu’en Occident, notre mode de vie se base sur une hiérarchisation du monde dont la ligne se trace quelque part à l’Équateur : les pays du nord riches ; ceux du sud pauvres pour enrichir les pays du nord.

Ainsi, ma personne, sans le faire avec intentions conscientes, participe à cette inégalité croissante qui a comme fin, parfois, la mort de milliers de personnes. Dans cette énorme masse abstraite de la répartition inégale des pouvoirs, suis-je donc une meurtrière ? Si je me lève le matin et que je réponds oui à cette question en utilisant ces dernières lignes comme syllogisme, je suis vouée à une vie de malheur.

Conclusion ? Pour vivre et profiter d’un bonheur, je dois faire le choix, chaque matin, d’entrer dans un déni des conditions inhumaines dans lesquelles sont plongées des personnes à des kilomètres de chez moi. Mais, en faisant cela, je m’écarte certainement de mon humanité. Finalement, nous sommes peut-être pris entre deux choix peu attirants. Soit on se déshumanise pour vivre moins de peines, soit on affronte le réel, et il nous fait vivre des peines qui heurtent parfois si fort qu’on doit se tenir pour ne pas tomber.

Comment est ma peine, donc ? Honnête, je crois bien.

D’autres voix, d’autres peines

« Il y a un petit bout que j’ai compris que les peines ne se guérissent jamais vraiment, qu’elles s’apaisent un peu, parfois, et qu’elles refont surface, ici et là. La mienne, la plus récente, m’a appris plus que jamais cette réalité. Cette peine, donc, s’est nichée sur mon bras, sous la forme d’un premier tatouage : une feuille de laurier, ce nom que je ne donnerai finalement pas à un enfant qui était désiré. J’ose espérer qu’en lui faisant cette place sur ma peau, elle en prendra moins dans ma tête […]. J’aime mieux l’avoir sur moi, ma peine, effrontée et délicate, parce que je ne veux pas oublier que je suis capable de vivre avec elle. » – Flavie Léger-Roy, Montréal

« Cette semaine, ma peine est intense. Elle est dans mon coeur et dans les larmes qui coulent sur mes joues quand je prépare mon petit mot pour la cérémonie en hommage à mon frère. Benoit est mort il y a deux semaines. […] Ma peine est intense et elle restera là pour toujours, mais elle deviendra plus douce… Une nostalgie presque belle. Un jour. » – Martine Lalande, Montréal

« Comment est ma peine ? Elle va au rythme des saisons, à la force des vents et des marées. Elle navigue sur des eaux limpides et momentanément troubles. Elle m’envahit parfois tel un tsunami qui m’emporte violemment dans de sombres souvenirs. Elle m’emprisonne passagèrement dans la noirceur de mes souffrances. J’ai parfois besoin de ta main pour avancer. Ta main, telle une bouée pour m’ancrer à bon port. Au port de la luminosité des jours heureux. » – Patricia, Québec

« Comment est ma peine ? Ma peine est là, tout entière malgré le temps. Les contours en sont flous, comme brouillés par la vie, par la « vraie » vie, la quotidienne, celle qui roule, qui en mène large, qui bouscule. Ma peine, presque intacte après plus de deux ans de son absence, me cueille tous les jours, […] Quasi disparue aux yeux de certains, la peine a fait son nid, tout bien tricoté au creux de ce que j’ai de plus intime. Silencieuse alors qu’elle avait fait tant de bruit. Et j’y ai cru, je me suis entendue dire, un peu surprise, “Je n’ai plus de peine !”. Mon regard, lui, ne trompe pas, ma peine a teinté ma vie de sépia. » – Catherine, Stukely-Sud

« Mes peines ? Bien que, parfois, ce sont des souvenirs heureux, lorsqu’ils reviennent dans ma tête et dans mon coeur, je verse des larmes qui ont un goût sweet and sour entre peine et bonheur ! […] Les lieux, les êtres et mon innocence de jeunesse n’y sont plus… Et puis, il y a tout le bagage de l’immigration, on pleure un lieu dans lequel nous ne sommes plus et, si c’est un pays qui agonise comme le Liban…. on pleure ce qu’il ne sera plus. » – Lamia Charlebois, Montréal

« J’ai perdu l’homme de ma vie que j’aimais depuis 28 ans il y a trois mois. Il a été malade cinq mois. Je n’ai pas perdu pied, je pleure tous les jours, un peu, beaucoup, énormément, même éperdument, mais un p’tit peu moins souvent qu’avant. Par moments, j’y crois encore à peine, tellement, dans le fond, j’ai de la peine, et elle est là depuis tellement longtemps, bien avant lui, bien avant nous deux. […] Maintenant, elle est libre, elle vit au vu et au su de tout le monde. Grande, je grandis avec elle… De cette blessure béante, je deviendrai géante, un monstre à cinq têtes sorti d’un livre pour enfants. » – Renée, Montréal



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