Ces mots qui blessent et pour longtemps

«Nous avons des couleurs, des traits du visage ou des cheveux qui nous différencient et nous nous retrouvons pourtant à parler avec le même accent, et à faire référence aux mêmes points de rencontre», écrit l’auteur.
iStock «Nous avons des couleurs, des traits du visage ou des cheveux qui nous différencient et nous nous retrouvons pourtant à parler avec le même accent, et à faire référence aux mêmes points de rencontre», écrit l’auteur.

Au lendemain des élections du 3 octobre, j’avais un rendez-vous chez mon dentiste. C’est un homme de bien, mon dentiste. Originaire d’un pays du Moyen-Orient, il était déjà bien établi dans son pays, avec son propre cabinet, avant que des bouleversements politiques l’amènent, avec sa conjointe, à prendre une décision draconienne : tout vendre et émigrer au Canada.

C’est un homme de bien, mon dentiste. Il est arrivé ici avec ses connaissances et son expérience, bardé de diplômes, mais on lui a dit qu’il devrait reprendre une partie importante de ses études. Se mettre à niveau, semble-t-il. Il l’a fait. De bon gré.

C’est un homme de bien. Il s’est intégré à sa nouvelle société tout en demeurant ce que Godin qualifiait en 1985 de « Québécois plus » : « Celui qui a deux vies, qui s’accumulent, qui ne s’annulent pas, qui s’ajoutent […] des gens qui ont vécu deux vies dans le même espace de temps, alors que, nous, en n’en vit qu’une ! »

C’est un homme de bien, mon dentiste, et il s’est intégré au Québec au point de voter pour la CAQ depuis les tout débuts, en 2012. Ce parti qui semblait le mieux représenter une sorte de québécitude « normale », revendicatrice, mais pas trop, acceptant à la fois le Canada et les lois du marché, prônant une laïcité lui paraissant d’un vivre-ensemble acceptable. Nous n’avons probablement pas le même point de vue sur la loi 21, mais nos échanges ont toujours été marqués par un accueil et un respect réel aux arguments de l’autre.

C’est un homme de bien, mon dentiste, mais ce matin-là, il exprimait, tout en retenue, une colère sourde et bien palpable. Il était remonté face à ce discours méprisant à l’égard de l’immigration. Il se sentait interpellé, visé dans son for intérieur, dans ses convictions. Et d’un geste de la main, il m’a signifié avoir voté blanc, avant de me piquer en toute douceur pour me geler la bouche. Il ne votera plus pour la CAQ. C’est certain. La blessure est vive.

De mémoire, et la mienne peut reculer jusqu’aux années 1960, jamais un gouvernement n’était allé aussi loin dans un discours clivant sur l’immigration et sur la mise en forme d’une opposition viscérale entre Montréal et les régions.

François Legault a gagné son pari : il a provoqué, réussi et achevé une recomposition du nationalisme québécois, sous un discours défensif, provincial et conservateur, où la nation est constamment en danger, menacée d’extinction ou de « louisianisation ». Les déclarations chocs pleuvent.

D’aucuns posent cette question : peut-on « oser » parler d’immigration, de seuil d’accueil, de capacité d’intégration sans se faire tomber dessus ? Bien sûr. Mais jamais avec des termes mensongers et blessants comme ceux qui ont été entendus. Le mépris est inacceptable.

Calcul politique

 

Le Québec s’est construit et s’est développé, comme ailleurs aussi, à travers une forte immigration, qui s’est, pour l’essentiel, et particulièrement depuis la loi 101, intégrée à la société, comme des « Québécois plus » (merci, Godin). Nous avons des couleurs, des traits du visage ou des cheveux qui nous différencient et nous nous retrouvons pourtant à parler avec le même accent, et à faire référence aux mêmes points de rencontre. Étonnant, et beau à la fois.

Alors, qu’un premier ministre associe « immigration » à « déclin du français » ; qu’il qualifie la proposition de recevoir plus d’immigrants à un projet suicidaire pour la nation ; qu’un de ses ministres se lance dans une tirade enflammée pour dire aux régions que les immigrants s’en vont tous à Montréal et que « 80 % d’entre eux ne travaillent pas, ne parlent pas français, ou n’adhèrent pas aux valeurs de la société québécoise » ; et alors que son faire-valoir souverainiste, englué dans un délitement tranquille, rabaisse au plus bas notre capacité d’accueil (35 000 personnes) et qu’il associe une augmentation de l’immigration non seulement au « déclin du français », mais aussi à une possible aggravation de la crise du logement, voilà réunis tous les ingrédients de nos divisions.

Et Montréal. Ah… Montréal… Cette métropole qui regarde de haut les régions (« Il faut que les gens de Montréal arrêtent de regarder de haut les gens de Québec et de Lévis »).

Qu’y a-t-il derrière tout cela, sinon le calcul politique net d’alimenter la désinformation en matière d’immigration, nous rabaisser à une nation frileuse, toujours assiégée, et faire croire que Montréal est le berceau de tous ces dangers ? Cela ne tiendra pas toujours, en région comme ailleurs, mais cela tiendra le temps de quelques mandats n’est-ce pas ? C’est le calcul court que fait ce genre de politiciens. Nous en sommes là.

Ce discours réducteur s’accompagne d’autres choses : une méfiance grandissante face aux politiques d’État, et une montée du discours libertarien. Ici, comme ailleurs, nous sommes à cette croisée des chemins. Je garde tout de même l’espoir qu’une partie importante de notre population et de la jeunesse en particulier aspirera à un monde différent, fondé sur la diversité, sur l’entendement et le respect de cette diversité. Nous avons tout à y gagner, même notre émancipation.

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