Charité bien ordonnée commence par soi-même, y compris en matière de langue

«La tendance pour la survie du français décline partout au Québec, et elle dérive à Montréal», écrit l'autrice.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «La tendance pour la survie du français décline partout au Québec, et elle dérive à Montréal», écrit l'autrice.

Moi qui suis généralement réfléchie, c’est un cri du coeur que j’ai exprimé face au délitement inexorable qu’on inflige à la langue française, alors que j’écoutais le récent reportage intitulé « Choisir l’anglais » au Téléjournal de Radio-Canada. Ce reportage portait sur l’attrait qu’exercent les études supérieures dans la langue de Shakespeare sur les jeunes Québécois, pour la langue et le prestige.

Ce qui heurte, ce n’est pas la volonté d’apprendre une autre langue. C’est le chemin qu’on emprunte pour y parvenir et son contrecoup social. La jeunesse s’anglicise, voire s’assimile délibérément à l’univers américain, en prétextant l’universalité et l’influence sur le monde. Qui plus est, une des jeunes filles semble faire valoir que plus on s’accommode à l’anglais, et mieux ce sera ! De l’aveu même de ces étudiantes, l’anglais s’infiltre dans la façon de penser, la consommation et la conception de la culture, le travail et jusque dans la vie privée.

Charles Castonguay, professeur retraité du Département des mathématiques et de statistique de l’Université d’Ottawa, le confirme. Depuis le début des années 2000, le poids de la langue maternelle et d’usage du français recule, et l’anglais avance. Le poids des francophones a diminué de 3 % en cinq ans dans la grande région de Montréal et en Outaouais. Le transfert linguistique du français vers l’anglais chez les jeunes de Montréal s’élève à 5 %, équivalant à 40 000 personnes, et ce n’est que le début.

Par ailleurs, les données de Statistique Canada montrent qu’il existe un lien dans la perte de l’usage de la langue commune, le français, notamment au travail, lorsqu’on étudie au postsecondaire en anglais. La perte est encore plus marquée chez les personnes qui parlent une langue tierce, autre que le français ou l’anglais. Bref, la tendance pour la survie du français décline partout au Québec, et elle dérive à Montréal.

D’emblée, je tiens à préciser que je considère comme légitime et enrichissante l’acquisition de langues étrangères, y compris l’anglais, que ce soit pour se positionner avantageusement dans la poursuite d’une carrière ou pour toute autre raison. J’ai moi-même suivi des cours, notamment dans une université anglaise, pour me perfectionner et avancer professionnellement.

Toutefois, est-ce absolument nécessaire d’opter pour des études supérieures en anglais, au risque de se fondre dans le wagon de l’américanisation filant à toute allure et de se dépouiller de notre culture ? Les cours d’anglais figurent déjà au programme dès le primaire et s’accélèrent durant le parcours scolaire. Les occasions d’immersion anglaise sont multiples, à un jet de pierre, ici même à Montréal et à seulement quelques heures de route, de l’autre côté de la rivière des Outaouais. De plus, il existe de nombreux programmes d’immersion anglaise au Canada.

Certains argumenteront que la Loi sur la langue officielle et commune du Québec, le français récemment adoptée (loi 96) ne va pas assez loin. À l’opposé, d’autres invoqueront que chacun est libre d’étudier où il veut au niveau universitaire. Alors que la protection du français a été sur toutes les lèvres durant la campagne électorale et que le gouvernement réélu élaborera une stratégie sur cet enjeu crucial, n’avons-nous pas, comme Québécois, parents et jeunes adultes, une responsabilité à assumer afin de préserver et de valoriser notre propre héritage ? Quelle image projetons-nous de nous-mêmes et de notre culture auprès des Néo-Québécois, nous qui exigeons, à juste titre, qu’ils s’expriment en français ? Comment leur transmettre l’amour de notre langue et de notre culture si, collectivement, nous ne sommes pas les premiers sensibilisés ? Soyons vigilants et ressaisissons-nous. Montrons l’exemple sous peine de voir notre culture et nos institutions s’effacer. Préserver notre langue surpasse l’acte de la communication. C’est un geste qui incarne la force d’une culture et d’une identité comme foyer de la francophonie nord-américaine.

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