À mon tour de quitter le navire public

«Je ferai partie des statistiques qui démontrent que de plus en plus de psychologues/neuropsychologues rejoignent la pratique privée, alors qu’ils resteraient dans le réseau public si leur travail était mieux reconnu», écrit l'auteur.
Photo: iStockphoto «Je ferai partie des statistiques qui démontrent que de plus en plus de psychologues/neuropsychologues rejoignent la pratique privée, alors qu’ils resteraient dans le réseau public si leur travail était mieux reconnu», écrit l'auteur.

Depuis le dernier débat des chefs, la classe politique martèle sans cesse la place essentielle des psychologues dans le réseau public. Mais sur le terrain, la situation se détériore depuis des années. On nous rejette du revers de la main, et j’en suis un bon exemple. Je tenais donc à vous faire lire ma récente lettre de démission ; mon cri du coeur qui a été ignoré par le réseau public. Comme plusieurs psychologues et neuropsychologues, par dépit, je viens de démissionner de mon poste dans le réseau public.

C’est avec beaucoup de regrets, de déception et une pointe d’amertume que je me vois forcé de quitter un établissement public pour lequel j’avais un fort sentiment d’appartenance. Plusieurs membres de ma famille, dont mon grand-père, le Dr Paul Pothier, psychiatre, y ont travaillé. J’ai toujours eu la volonté de m’investir professionnellement dans cet établissement public, afin d’y desservir une clientèle vulnérable, qui ne peut pas facilement avoir accès à nos services autrement.

J’ai d’ailleurs eu la chance de développer une belle collaboration avec une clinique spécialisée dans les troubles psychotiques, ce qui m’a confirmé mon intérêt pour cette clientèle, dès mon entrée au doctorat en psychologie en 2013 (oui, Monsieur Legault, nous avons un doctorat, pas un baccalauréat !). Mon internat en psychiatrie légale de 2018 à 2019 a attisé davantage cette flamme, en plus de me permettre de développer une expertise unique dans le domaine de l’évaluation des troubles mentaux complexes.

Contrairement à 75 % des finissants qui se dirigent vers le privé, j’ai commencé ma carrière dans le réseau public en 2019. J’ai eu l’occasion de parfaire mon expertise pour les clarifications diagnostiques complexes, l’évaluation cognitive et la réhabilitation cognitive, des services rares et particulièrement appréciés par nos psychiatres, ainsi que par nos équipes cliniques.

Malgré mon investissement de temps depuis 2013 et ma volonté d’offrir cette expertise pendant plusieurs années encore, l’organisation de nos services et les méthodes de gestion actuelles, au sein d’un système public qui offre peu de reconnaissance pour notre profession, m’ont progressivement désenchanté de mon emploi. Pourquoi pouvais-je être autonome auparavant, alors que mon travail clinique est devenu subitement inefficace avec la réorganisation des services et les balises implantées par le ministre Lionel Carmant ?

Comment penser qu’on peut améliorer l’accès aux psychologues/neuropsychologues sans en augmenter le nombre ? Pourquoi laisser l’écart entre les conditions de travail du privé et du public se creuser sans rien faire ? À partir de quand le « droit de gérance » devient-il plus important que le jugement des professionnels et la conciliation travail/vie familiale ? Depuis quand les statistiques quantitatives et la diminution artificielle des listes d’attente sont-elles devenues plus importantes aux yeux de la direction que la qualité des soins ?

Malheureusement, à l’ensemble de ces questions, je ne trouve pas de réponse, ce qui a contribué à éteindre ma flamme et mené à ma décision de quitter le réseau public. Je suis de tout coeur avec les psychologues du réseau et je comprends qu’ils en soient rendus à annoncer la suspension de la supervision des stages en 2023-2024 s’ils ne sont pas entendus. La situation ne peut plus durer. J’aurais aimé mener de front ce combat avec eux, mais pour ma propre santé, j’ai dû quitter le navire.

Ainsi, je ferai partie des statistiques qui démontrent que de plus en plus de psychologues/neuropsychologues rejoignent la pratique privée, alors qu’ils resteraient dans le réseau public si leur travail était mieux reconnu. Je crois qu’il est impératif de mettre en place les solutions proposées par la Coalition des psychologues du réseau public québécois, dont la formation d’un syndicat destiné aux psychologues, afin d’arrêter l’hémorragie et de faire en sorte que la population ait davantage accès à nos services.

J’ai pris le temps d’écrire cette lettre puisque, malgré mon départ du réseau, je reste convaincu qu’il est essentiel de mettre fin à l’exode des psychologues/neuropsychologues du réseau public vers le secteur privé. En espérant que la classe politique entendra les cris du coeur des psychologues/neuropsychologues et de la population, en rectifiant le tir rapidement, plutôt que de seulement être en mode réaction après un drame.

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