Je suis libre, j’ai le droit

«Libre d’admettre que j’ai le droit et le devoir de bannir certains mots de mon vocabulaire parce qu’ils heurtent, parce qu’ils blessent», écrit l’autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Libre d’admettre que j’ai le droit et le devoir de bannir certains mots de mon vocabulaire parce qu’ils heurtent, parce qu’ils blessent», écrit l’autrice.

Depuis quelque temps, deux questions me tarabustent. La première est celle-ci : pourquoi n’a-t-on de cesse de ramener dans l’actualité le titre d’un livre qu’à peu près personne n’a lu depuis cinquante ans au moins et dont le contenu ferait hurler au communisme et à l’anarchie ceux qui s’en gargarisent ? La seconde : pourquoi et au nom de quoi je me remettrais à utiliser un mot disparu de mon vocabulaire depuis trente ans, sinon plus, que je n’ai jamais utilisé et n’utiliserai jamais non plus dans sa version tronquée, puisque celle-ci n’est jamais que sa version longue pudiquement maquillée ?

Parce que je suis libre ? Parce que j’en ai le droit ?

Bien sûr que j’en ai le droit. Je peux dire à peu près tout ce que je veux, quand je le veux et où je le veux. Plusieurs de nos charmants chroniqueurs et prétendus débatteurs nous prouvent même qu’on peut impunément inciter au mépris, voire à la haine. Mais ceci est hors de propos, quoique pas tant que ça, quand on y pense bien.

Bien sûr, je suis libre. Libre de surnommer Cyrano ma voisine qui souffre de son grand nez. Libre de rappeler à mon cousin gravement dyslexique que, même si un livre porte le titre L’idiot, ce roman de Dostoïevski n’est pas à sa portée. Si ma voisine manque d’humour, ce n’est pas mon problème. Et mon cousin gagne aujourd’hui deux fois mon salaire à rabouter des bouts de tuyau, alors de quoi se plaint-il donc ? Le génie de Depardieu, la beauté du film de Rappeneau, les oeuvres de Rostand et de Dostoïevski sont MA culture, elles font partie de MON histoire, de MON cheminement.

Tout ce que veulent ma voisine et mon cousin, c’est utiliser LEUR histoire pour se victimiser et ME culpabiliser, et ME censurer, si ce n’est pour mettre à l’index les fondements de mon être, moi qui ne suis que lumière et vérité.

Un mot de trop, un mot en rien, qu’on se plaît à répéter sous de fallacieux motifs, par opportunisme politique, pour faire sensation quand l’actualité nous laisse en plan, quand on se cherche des like pour se rassurer sur la stérilité de son impertinence. Mais, avant tout, un mot dont on abuse pour invalider ceux qu’il gifle, un mot dont on se sert pour leur signifier leur insignifiance dans une société libre et qui tout de même a des droits. Des droits patrimoniaux, pour ne pas dire des droits ancestraux, ne vous en déplaise.

Bien sûr, j’ai des droits et je suis libre. Libre aussi et surtout d’entendre et d’écouter, libre de reconnaître que, même si je n’en comprends pas toujours les raisons et les enjeux, les demandes et revendications de ceux avec qui je partage ma vie et mon espace peuvent se justifier.

Libre d’admettre que j’ai le droit et le devoir de bannir certains mots de mon vocabulaire parce qu’ils heurtent, parce qu’ils blessent, même si, à moi, ils paraissent anodins et encore plus quand ils ne le sont pas. Surtout quand le poids du nombre et celui de l’histoire me placent en position de force.

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