Au-delà des chiffres et des slogans entourant la frénésie sécuritaire

«La gestion répressive de la pandémie a pourtant laissé des traces, des milliers de constats d’infraction ayant été remis à des personnes vivant le plus souvent dans des situations de marginalité ou dans des territoires défavorisés», écrivent les auteurs.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «La gestion répressive de la pandémie a pourtant laissé des traces, des milliers de constats d’infraction ayant été remis à des personnes vivant le plus souvent dans des situations de marginalité ou dans des territoires défavorisés», écrivent les auteurs.

Les événements de cet été dans la région métropolitaine et ses agglomérations ainsi que le début de la campagne électorale ont mis en avant une surenchère de mesures, sur fond de frénésie sécuritaire pour le moins préoccupante.

La question du financement de la police ne peut se résumer à un regard sur l’augmentation ou la baisse des sommes allouées à une ligne budgétaire. Pas plus que la réponse aux violences armées de multiples formes (féminicides, règlements de compte, homicides gratuits) ne peut se réduire à un accroissement des effectifs policiers, sans égard aux conséquences délétères que peuvent avoir la multiplication de la surveillance et des contrôles sur les populations et les communautés marginalisées et racisées. En effet, les études sur les profilages montrent que la surenchère répressive parvient bien davantage à cibler de manière disproportionnée des personnes sans lien avec le milieu criminel qu’à résoudre des affaires criminelles.

L’ère de la répression n’est pas nouvelle. Les années 2000 ont montré que les équipes policières spécialisées dans la lutte contre le crime organisé et la violence armée ont contribué à exacerber les pratiques de profilage à l’endroit des populations marginalisées, en surjudiciarisant par exemple les personnes en situation d’itinérance, les jeunes hommes racisés et les populations autochtones. Ces démonstrations scientifiques ne sont plus à faire. Différentes politiques, décisions de tribunaux et plans de lutte contre les profilages témoignent d’ailleurs de certaines formes de reconnaissance de l’importance de changer les pratiques policières.

Pourtant, aucune préoccupation à l’égard des discriminations ne semble être considérée dans cette frénésie sécuritaire, si ce ne sont parfois que des miettes de financement pour la prévention et des réponses sociales par les organismes communautaires. Aucun débat sur le rôle de la police, sur sa gouvernance, sur les mécanismes de contrôle de cette institution n’apparaît dans le décor de la campagne électorale. Par exemple, pourquoi, à Montréal, change-t-on de directeur du SPVM (Service de police de la Ville de Montréal) tous les ans depuis quelques années ? Qui est le pilote dans l’avion ? La mairesse ? Le gouvernement ? La Fraternité des policiers ? À qui profite cette opacité ?

La gestion répressive de la pandémie a pourtant laissé des traces, des milliers de constats d’infraction ayant été remis à des personnes vivant le plus souvent dans des situations de marginalité ou dans des territoires défavorisés. La mise en place de couvre-feu constitue l’exemple distinctif qui a permis de judiciariser à outrance certaines personnes, sans égard à leur situation sociale, à leurs conditions de vie et aux défis que leur posait dans le quotidien le respect des mesures sanitaires. Ainsi, plus de 46 000 constats d’infraction ont été remis en vertu des normes sanitaires, dont 22 544 pour non-respect du couvre-feu. 162 constats par jour ont été remis pour ce motif.

Bien au contraire, la gestion de la pandémie a occulté les inégalités et les discriminations, déjà prévalentes avant la pandémie, et a contribué à les accroître. La sécurité publique, et plus largement la sécurité des personnes, des communautés et des territoires, devrait pourtant faire l’objet de sérieux débats, pour renforcer la cohésion sociale et le mieux-être de tout un chacun dans notre société. Continuer à nier l’existence des discriminations systémiques, des profilages vécus par les personnes et les communautés minoritaires ne peut se traduire que comme un renoncement à notre État de droit, qui fait de l’égalité de traitement des personnes par l’ensemble des institutions et des services publics la clé de voûte de notre organisation sociale et politique.

Il est plus que temps que les politiciens et politiciennes veillent à travailler pour le bien commun de tous et toutes. Il est plus que temps qu’ils et elles soient prêts à s’engager sur ces enjeux de droits civils et de droits sociaux.

* La liste complète des signataires :
Pascale Dufour, professeure au département de science politique de l'UDM et directrice du Collectif de recherche action politique et démocratie
Jade Bourdages-Lafleur, professeure à l'École de travail social de l'UQAM
Sébastien Brodeur-Girard, professeur à l'École d'études autochtones de l'UQAT
Jacinthe Rivard, professeure à l’École de travail social de l’UDM
Sophie Hamisultane, sociologue clinicienne et professeure à l'École de travail social de l’UDM
Paul Eid, professeur au département de sociologie de l’UQAM
Sandra Lehalle, professeure au département de criminologie de l'UOttawa
Francis Dupuis-Déri, professeur au département de science politique de l’UQAM
Emmanuelle Bernheim, professeure à la faculté de droit, section de droit civil de l’UOttawa
Marie-Eve Sylvestre, professeure à la faculté de droit, section de droit civil de l’UOttawa
Arij Riahi, avocate et co-directrice de la Clinique juridique du Grand Montréal
Benoît Allard, co-coordonnateur du Groupe de recherche et de formation sur la pauvreté au Québec
Bernard St-Jacques, directeur de la Clinique Droits Devant
Pierre Richard Thomas, président de Lakay
Annie Savage, directrice du Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal
Marjolaine Siouï, directrice générale de la Commission de la santé et des services sociaux des Premières Nations du Québec et du Labrador
Laurence Guénette, coordonnatrice de la Ligue des droits et libertés
Nicolas Spallanzani-Sarrasin, candidat au doctorat en criminologie à l’UDM
Malorie Kanaan, candidate à la maîtrise en droit et justice sociale à l’UOttawa
Dominique Gaulin, candidate au doctorat en travail social à l'UDM et travailleuse sociale
Karl Beaulieu, candidat à la maîtrise à l'École de criminologie de l’UDM
Delphine Gauthier-Boiteau, candidate à la maîtrise en droit à l’UQAM et avocate
Isabelle Raffestin, candidate au doctorat à l’École de travail social de l’UDM
Félix Généreux-Marotte, étudiant au baccalauréat en droit à l’UQAM
Marilyn Coupienne, candidate au doctorant en droit à l'UOttawa et avocate
Me Christian Yawo K. Alou, candidat au doctorat en droit à l'UOttawa
Mélissa Durimel, candidate à la maîtrise au département de criminologie de l'UOttawa
Yannick Gingras, candidat à la maîtrise en philosophie à l’UQÀM
Gabrielle Prince-Guérard, candidate à la maîtrise en travail social à l’UQAM
Sophie Marois, candidate au doctorat en sociologie à l’Université de Toronto
Izara Gilbert, candidate à la maîtrise en travail social à l'UQÀM
Stéphanie Houde, professionnelle de recherche à l’Observatoire des profilages
Jacinthe Poisson, professionnelle de recherche à l’Observatoire des profilages
Marie-Jeanne Disant, professionnelle de recherche

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