Le Conseil de presse, un outil démocratique essentiel

Le CPQ est forcément peu compatible avec les objectifs de rentabilité et d’autonomie du secteur privé, affirme l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Le Devoir Le CPQ est forcément peu compatible avec les objectifs de rentabilité et d’autonomie du secteur privé, affirme l'auteur.

La requête en injonction permanente que Québecor Média a déposée contre le Conseil de presse du Québec en 2018 connaîtra bientôt son dénouement au palais de justice de Montréal. Le géant de l’édition cherche ainsi à empêcher notre seul organisme de surveillance en matière de déontologie journalistique de continuer à traiter les plaintes du public à l’encontre de ses deux grands quotidiens et de TVA. Ceux-ci se sont officiellement dissociés du CPQ en 2010.

La requête initiale assortie d’une réclamation de 200 000 $ ayant été ignorée par l’organisme, la poursuite réclame maintenant une compensation de 428 000 $. Elle entend démontrer que le CPQ a livré une décision erronée concernant un blâme dont Le Journal de Montréal a fait l’objet et qui serait le résultat d’une enquête bâclée. S’il obtient gain de cause, Québecor Média pourrait bien sonner le glas de ce tribunal d’honneur déjà affaibli depuis plusieurs années, faute d’un soutien financier adéquat de la part des entreprises de presse et du gouvernement provincial.

Le CPQ est forcément peu compatible avec les objectifs de rentabilité et d’autonomie du secteur privé. Même les médias qui continuent de reconnaître son rôle de chien de garde du public, tels La Presse, Le Soleil et les cinq autres quotidiens de la Coopérative nationale de l’information indépendante ainsi que Le Devoir, sont réticents à accepter ses décisions lorsqu’elles leur sont défavorables. Ce qui est pourtant rarement le cas.

Qui plus est, le CPQ ne retient qu’une minorité de requêtes que lui adresse le public et, faute de personnel, le traitement des plaintes peut maintenant prendre jusqu’à 18 mois. Les rares décisions défavorables aux médias n’entraînent aucune pénalité, hormis l’obligation morale d’en faire état dans leurs pages. Enfin, il faut savoir qu’une faible proportion seulement du public lecteur qui a une raison de se plaindre effectue une démarche auprès du CPQ, faute de temps ou de motivation quant aux chances d’obtenir gain de cause.

Par ailleurs, quand les individus lésés s’adressent directement à la rédaction d’un journal pour obtenir un correctif, ils obtiennent rarement satisfaction et à peu près jamais d’excuses publiques. Tous les éditeurs répugnent à reconnaître leurs torts. Telles sont les observations que met en relief Michel Lemay dans Vortex et Intox, ses deux ouvrages de référence publiés respectivement en 2014 et en 2022 chez Québec Amérique.

Ce spécialiste des médias passe en revue des centaines d’erreurs professionnelles souvent flagrantes, d’ailleurs et d’ici. Elles sont commises le plus souvent par des journalistes qui manquent d’exactitude ou d’objectivité, des chroniqueurs qui abusent de leur liberté d’expression avec des propos injurieux ou des écarts de langage. Des intrusions injustifiées dans la vie privée des personnes.

Les responsables de la rédaction ne sont pas en reste avec des manchettes trompeuses, des titres sensationnalistes qui trahissent le sens des articles, le recours abusif à des sources d’information anonymes, non vérifiées, voire inexistantes. Il est évident que les deux grands quotidiens à saveur populiste et polémiste de Québecor Média ont récolté un nombre appréciable de mauvaises décisions de la part du CPQ.

Mais pourquoi la haute direction de ces quotidiens ne continue-t-elle pas d’ignorer tout simplement les décisions de l’organisme privé à but non lucratif, ces prétendues atteintes à sa réputation qu’elle n’est même plus tenue de communiquer à son lectorat depuis dix ans ? Pourquoi cet acharnement contre une autorité morale qu’elle méprise ?

C’est peut-être parce que, contrairement aux prétentions de la poursuite dans la présente cause, le CPQ a la réputation de faire un travail rigoureux, même dans les conditions de plus en plus difficiles qui lui sont imparties. Les plaignants qui réussissent à obtenir une décision favorable de sa part bénéficient d’un avantage considérable dans l’éventualité où ils entreprendraient… une poursuite en dommages et intérêts. Leur preuve est faite en bonne partie.

À une époque où nos tribunaux sont plus engorgés que jamais, le CPQ facilite l’accès à une justice réparatrice pour les victimes d’abus médiatiques. Il demeure plus que jamais un outil démocratique essentiel.

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