Quand les chefs font fi de la réalité historique

«Depuis le déclenchement de la présente campagne électorale, les chefs ne se soucient que très peu de la réalité historique», rapporte l’auteur.
Photo: Arpad Benedek Getty Images «Depuis le déclenchement de la présente campagne électorale, les chefs ne se soucient que très peu de la réalité historique», rapporte l’auteur.

Depuis le 28 août — date du déclenchement de la présente campagne électorale —, les historiens grincent des dents. C’est qu’à presque chaque jour qui passe, il leur est donné l’occasion de constater que les chefs ne se soucient que très peu de la réalité historique. Le 29 août, François Legault promettait « la plus importante baisse d’impôts de l’histoire du Québec », alors que celle propulsée par le Parti québécois, il y a à peine 20 ans, avait été encore plus encore plus considérable.

Quelques heures plus tard, Éric Duhaime, qui s’était maladroitement inspiré du slogan « Maîtres chez nous » de Jean Lesage au milieu de l’été, présentait cette fois le Québec comme étant « la plus vieille démocratie du continent », omettant ainsi de mentionner que les pratiques démocratiques étaient déjà en vogue au XVIIe siècle, tout juste au sud de la frontière, dans les 13 colonies britanniques.

Puis, au début de la dernière semaine, Dominique Anglade a elle aussi choisi de défier le passé. Après avoir qualifié les positions de François Legault en matière d’immigration de « minables », elle a ajouté que « nourrir la peur de l’autre » s’apparentait à la « plus vieille forme de politique » au Québec, celle-là même qui consistait autrefois à « nous monter les uns contre les autres ». C’est pourtant totalement faux.

Si on étudie les débats parlementaires, qui surviennent à l’Assemblée législative du Québec durant les 30 premières années de la Confédération, on constate d’abord que le discours des élus québécois est très favorable à l’immigration. La majorité des députés ouverts à la venue de populations étrangères le sont d’ailleurs en vertu de l’idéal de prospérité, lequel découle d’un désir plus vaste d’expansion. Par expansion, on entend l’augmentation de la population du Québec, un objectif présenté comme une « oeuvre nationale » par Joseph-Adolphe Chapleau.

On entend aussi par expansion l’occupation du territoire, le raccourci vers la conservation de notre « légitime patrimoine » décrit par Pierre-Alexis Tremblay à l’Assemblée législative. Ces deux missions passent par une immigration forte. Un autre thème se trouvant au coeur du discours favorable à l’immigration, au tout début de l’histoire de la province de Québec, est la volonté de rapatrier les 900 000 Canadiens français qui s’installèrent aux États-Unis entre 1840 et 1930.

C’est pourquoi l’historien Martin Pâquet a qualifié, il y a quelques années, le rapatrié canadien-français de « meilleur immigrant ». L’étude des débats révèle aussi qu’un grand nombre de députés québécois soutiennent à la même époque que la venue de populations étrangères pourra améliorer l’état de la province, autant sur les plans agricole, industriel que moral. Au tournant du XIXe siècle, l’immigrant est ainsi perçu comme celui qui peut permettre au Québec d’entrer dans la modernité, ou alors de lui faire face. Il apporte la lumière, une éthique de vie en mesure de répondre aux doutes que les péripéties de l’histoire ont laissés sur le parcours passé et prochain du Québec.

Contrairement à ce qu’avançait cette semaine Dominique Anglade, le discours des élus québécois défavorables à l’immigration ne se déploie généralement pas en fonction de « la peur de l’autre ». La plupart du temps, les députés en question rappellent plutôt que les coûts engagés n’ont pas apporté les résultats escomptés. Ils rappellent aussi qu’il faudrait normalement prioriser le rapatriement des Canadiens français devant l’immigration européenne. Quant aux députés qui soutiennent que les immigrants menacent la cohésion sociale, ils sont à la fois extrêmement minoritaires et isolés, mis à part Honoré Mercier, qui se méfie en revanche avant tout des socialistes.

Bref, n’en déplaise à la cheffe du Parti libéral du Québec, son interprétation du passé québécois relève davantage du récit stratégique que d’une lecture fidèle des sources à notre disposition. Par contre, si l’histoire des idées occupe une place importante dans son esprit, peut-être sera-t-elle intéressée d’apprendre que, malgré le fait qu’ils soient extrêmement minoritaires à occuper les sièges de l’Assemblée législative entre 1867 et 1900, les députés du Parti libéral du Québec sont pourtant ceux qui s’expriment le plus en défaveur de l’immigration durant cette période. Comme quoi l’histoire, pour autant qu’on s’y intéresse vraiment, est parsemée de surprises.

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