Une violence systémique envers les immigrants

«Les immigrants ont choisi le Québec pour sa paix, sa liberté et ses promesses», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Les immigrants ont choisi le Québec pour sa paix, sa liberté et ses promesses», écrit l'autrice.

Quand on quitte son pays natal pour un pays d’adoption, c’est, en général, pour y trouver une stabilité économique, car on rêve d’avoir un travail rémunéré de qualité ; une stabilité sociale, par un réseau social et des services sociaux universels et accessibles ; une stabilité politique, car le pays qu’on a quitté vit des problèmes politiques qui ont souvent des impacts désastreux sur la sécurité ; et une stabilité personnelle, car, comme tout le monde, on veut le bonheur et la paix. Alors, pourquoi penser que les immigrants peuvent représenter un danger pour la sécurité et la stabilité du Québec ?

Leur seul tort serait d’aspirer à une meilleure qualité de vie dans ce vaste pays plein de potentiel. Et pourtant, combien sont-ils à avoir un emploi à la hauteur de leurs aspirations, de leurs compétences, de leurs diplômes et de leurs expériences ? Combien de maris et de pères, habitués à pourvoir aux besoins de leur famille, sont au chômage, obligés de vivre aux crochets de leur épouse, de leurs enfants ou du système de sécurité sociale ? Certains acceptent un travail qui ne les valorise pas, qui est sous-payé et loin de leurs attentes. D’autres partent loin de leur demeure pour un emploi plus stimulant, plus digne, mieux rémunéré, quand ils ne rentrent pas définitivement « chez eux ».

Dans ces différentes situations, il y a des médecins devenus préposés aux bénéficiaires ; des avocats devenus chauffeurs de taxi ; des comptables devenus agents de sécurité ; des professeurs devenus agents de service à la clientèle ; des ingénieurs devenus livreurs ; et la liste est longue. Combien de jeunes diplômés issus de la diversité, formés dans les institutions d’enseignement et de recherche du Québec, maîtrises et doctorats en poche, occupent des emplois subalternes par manque de choix ? Leur seul tort serait d’avoir la peau plus foncée, de parler avec un accent (l’accent, c’est toujours les autres) ou d’avoir un nom difficile à prononcer.

Chaque immigrant bien établi connaît des histoires d’échec arrivées à des membres de son réseau, qui avaient en commun ce rêve inaccessible d’un ailleurs meilleur. Vivre dans une nouvelle culture comporte son lot de défis, dont la compréhension des codes. Il faut se faire comprendre malgré les différences qui sont visibles, audibles et celles qui le sont moins. Enfin, se sentir accueilli, accepté, valorisé et respecté dans ses choix : choix de parler sa langue maternelle dans la sphère privée pour ne pas perdre sa culture ; de vivre et d’éduquer ses enfants à la maison selon ses valeurs, souvent plus universelles qu’on ne le pense ; et de vivre selon ses principes et ses croyances.

Or, c’est bien là qu’est ressenti le malaise qui peut amener tant de « confusions » menant à des paroles et des actes d’une certaine violence. Vivre l’humiliation, le dénigrement, le rejet, les préjugés, l’inacceptable est le lot d’immigrants qui ne se sentent pas (plus) à leur place dans ce Québec qui veut rester « petit », eux qui voient « grand ». Derrière chaque immigrant non intégré, reclus sur lui-même, se cache un drame personnel, familial et communautaire. Quand on ne connaît pas son histoire, sa trajectoire et ses aspirations, mieux vaut s’abstenir de lui prêter des intentions. L’enfermer dans un système où il ne peut pas se déployer est un acte à « bannir ».

Chaque immigrant est riche de sa culture différente et de sa langue parlée qui donnent une diversité de perspectives sur le monde. Vouloir restreindre sa vie à une seule perspective culturelle, qui n’est pas la sienne, c’est l’emprisonner ; pire, le faire disparaître. Et c’est là, dos au mur, qu’il se rebiffe. Et c’est là qu’on va parler de violence, alors qu’il ne fait que se protéger de la violence systémique dans laquelle il se (re)trouve sans l’avoir choisie. L’« entre-nous » fait que l’on devient aveugle à soi. Le Québec a besoin de s’extirper de lui-même pour mieux se voir.

Quand on a le nez trop en dedans, on voit flou. Et c’est là qu’on juge sans connaître, qu’on exclut sans raison, qu’on condamne sans preuve et qu’on agresse sans s’en rendre compte. Les immigrants ont choisi le Québec pour sa paix, sa liberté et ses promesses. Ce qu’il faut apprendre aux Québécois, c’est parler avec des mots intelligents dans un vocabulaire intelligible et diversifié ; c’est rompre avec les émotions et les sacres qui prennent le dessus sur la raison et la bienveillance ; c’est être ouvert sur le monde pour mieux s’enraciner ; c’est arrêter cette violence qui est une réalité bien présente dans la société québécoise avant qu’on ne l’associe aux immigrants.

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