Le mirage des mini-hôpitaux privés

«Ce personnel ne traitera pas les patients qui ont besoin d’une hospitalisation, d’une opération ou d’examens 24 heures sur 24, 7 jours sur 7», écrit l’auteur.
Photo: Ina Fassbender Agence France-Presse «Ce personnel ne traitera pas les patients qui ont besoin d’une hospitalisation, d’une opération ou d’examens 24 heures sur 24, 7 jours sur 7», écrit l’auteur.

La Coalition avenir Québec (CAQ) a annoncé récemment le projet d’ouvrir deux hôpitaux privés pouvant accueillir une clientèle qui n’a pas besoin d’hospitalisation, promettant des temps d’attente « très raisonnables ». Ce projet permettrait de désengorger nos hôpitaux publics, qui traînent sérieusement la patte… depuis fort longtemps !

Je me suis demandé où on allait recruter tout le personnel pour travailler dans ces hôpitaux privés, les infirmiers, préposés, technologues et agents administratifs. Peut-être pense-t-on que les infirmières du réseau hospitalier public, ces précieuses infirmières, souvent écrasées par les heures supplémentaires obligatoires, vont vouloir travailler encore plus en se dédoublant dans les hôpitaux privés.

 

Mes chers préposés, qui se démènent pour assurer une dignité de base à nos patients, vont-ils augmenter leur semaine de travail à 70 heures pour aller « moonlighter » au privé ? Ce sont des mathématiques simples. Si on a besoin de dix personnes pour assurer un service, mais qu’on n’en a que sept, combien en manque-t-il ? Si on augmente les besoins en personnel en ouvrant une nouvelle branche, combien de nouveaux employés a-t-on trouvés ? En fait, ici, tout se perd et rien ne se crée.

Au fait, pourquoi les patients attendent-ils si longtemps dans mon urgence ? C’est justement parce que je n’ai pas de personnel pour m’aider à assurer le processus et le flot des patients qui entrent ou qui sortent des salles, pour préparer les salles d’examen, faire les prises de sang, donner les médicaments, aider les personnes âgées à se changer pour que je puisse les examiner, faire des appels ou remplir des requêtes, organiser le transport des patients… Ça ralentit drôlement le débit, tout cela, quand on a seulement une demi-infirmière au lieu de deux, car l’infirmière présente se partage entre deux fonctions, pendant six heures, sur un quart de travail ! Et que dire des soins intensifs de mon hôpital, qui, depuis le début de l’été, ont dû fermer 50 % de leurs lits… faute de personnel ! Et on peut en dire autant des autres étages de l’hôpital.

S’il vous plaît, n’allez pas me dire que le patient qui vient aux urgences pour renouveler la prescription de son médicament d’hypertension engorge nos urgences. Pas plus que celui qui vient avec un rhume, d’ailleurs… Ce genre de patients ne prend que trois minutes de mon temps, du début à la fin : « Bonjour, vous n’avez pas de médecin de famille ? Que prenez-vous comme médicament ? Depuis combien de temps ? » J’entre dans le système informatisé Dossier Santé Québec, je vérifie la posologie, et je refais la prescription. « Merci, bonsoir ! »

Ce patient ne demande pas de temps sur le plan administratif, et il ne requiert ni préposé ni infirmier, une fois le tri et l’enregistrement effectués. Il ne requiert pas de prise de sang ou de radiographie. L’envoyer dans un hôpital privé ne changera strictement rien au temps d’attente des gens qui sont malades et qui ont besoin de nos soins dans le public.

Mais ce patient, au lieu d’attendre quatre heures dans ma salle d’attente avant d’être vu, n’attendra que de 30 à 60 minutes dans un des nouveaux hôpitaux privés. Il sera sans doute appelé par un de mes commis qui était écoeuré de ses conditions de travail au public. Sa tension artérielle sera prise par une de mes infirmières qui était sur le point de faire un burn-out au public. Et la chaise sur laquelle il était assis sera désinfectée par un de mes préposés qui en avait ras le bol de se faire donner des coups sur la tronche par des patients en crise, qu’on nous amène régulièrement parce qu’on n’a pas de ressources pour s’occuper d’eux autrement au public.

Trop de personnel, pourtant si nécessaire au fonctionnement de notre système public, ira sans doute travailler dans le nouveau réseau privé, propre, efficace. Mais, ce faisant, ce personnel ne traitera pas les patients qui ont besoin d’une hospitalisation, d’une opération ou d’examens 24 heures sur 24, 7 jours sur 7… On le répète : tout se perd, rien ne se crée.

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