Pour un clavier québécois normalisé et accessible

«En n’adoptant pas le clavier normalisé CSA, les francophones doivent composer avec une configuration qui rentre en concurrence directe avec le modèle standardisé et qui ne reflète pas nécessairement les préférences des utilisateurs», affirme l'auteur. 
Photo: Jenny Kane La Presse canadienne «En n’adoptant pas le clavier normalisé CSA, les francophones doivent composer avec une configuration qui rentre en concurrence directe avec le modèle standardisé et qui ne reflète pas nécessairement les préférences des utilisateurs», affirme l'auteur. 

Les avancées technologiques des dernières décennies ont renforcé la présence du clavier, tant au bureau qu’à la maison. Nous communiquons nos idées et notre pensée par les écrits. La maîtrise d’une langue ne peut s’accomplir sans l’utilisation d’un support. Sans support, l’information est condamnée à demeurer cloisonnée.

Durant les années 1980, la démocratisation de la micro-informatique a permis de supprimer progressivement les barrières qui se présentaient pour l’usage du français écrit à la machine. Jusqu’à la fin des années 1970, l’utilisation de machines à écrire et des téléimprimeurs « mécaniques », conformes à la norme américaine ASCII, permettait une utilisation limitée des caractères spéciaux et des accents. Le clavier canadien-français traditionnel reflète ces limitations, en s’appuyant sur l’utilisation accrue des lettres mortes, en complément aux caractères qu’on doit saisir dans un second temps.

L’utilisation intensive de ces caractères ne permet pas une écriture fluide. De plus, l’absence de la ligature « Oe » empêche l’écriture dans une langue soignée. L’utilisation de la correction automatique permet de pallier les défauts des claviers non standardisés. Son utilisation est néanmoins une béquille qui ne remplace pas la saisie manuelle.

Un nouveau clavier canadien-français a été standardisé, en 1988. Ce premier standard préliminaire a permis de limiter l’utilisation des lettres mortes, par l’ajout de lettres accentuées les plus utilisées en français (À, É, È, Ç, Ù). Une révision de cette norme a été adoptée par un comité canadien mandaté en 1992. Cette révision reprend en grande partie le standard précédent, tout en intégrant davantage de caractères pour l’écriture de langues européennes.

À partir des années 2000, afin d’offrir des produits informatiques à bas prix, certains constructeurs ont commencé à vendre des ordinateurs d’entrée de gamme munis d’un clavier alphanumérique à 48 touches (ISO) « hybride », imprimant les caractères du clavier américain et canadien-français traditionnel de manière superposée. Cette pratique a été reprise par d’autres constructeurs et s’est étendue progressivement sur des modèles en milieu de gamme.

Cela semble poser problème. En n’adoptant pas le clavier normalisé CSA, pourtant installé par défaut sur Windows au Canada sous le nom de Canadien multilingue standard, les francophones doivent composer avec une configuration qui rentre en concurrence directe avec le modèle standardisé et qui ne reflète pas nécessairement les préférences des utilisateurs.

Au début des années 1990, on a sondé les francophones au Québec et dans le reste du Canada sur leur préférence entre le clavier « canadien-français » et le clavier CSA. Chez les répondants, 71 % se disaient plus à l’aise avec le modèle CSA. Comment se fait-il alors que ce standard soit pratiquement introuvable sur le marché des PC ? Apple semble actuellement le seul grand constructeur à offrir le clavier CSA par défaut pour les francophones, dans sa version minimale (les ligatures et les caractères du groupe 2 ne sont pas visibles sur les touches). Lorsqu’on est un particulier, il est pratiquement impossible d’obtenir un clavier standardisé. La norme minimale du clavier CSA demeure insuffisante pour les appels d’offres dans la fonction publique québécoise.

Si des petits pays comme la Norvège et le Danemark réussissent à obtenir un approvisionnement suffisant pour leur matériel informatique, pourquoi ne pas resserrer nos critères ? On pourrait obliger davantage les constructeurs à offrir un clavier CSA sur leurs modèles en rayons, conforme aux normes ISO sur la disposition des touches, caractères et pictogrammes et comprenant l’utilisation des caractères spéciaux exigés dans les appels d’offres. Les constructeurs seraient découragés de produire des claviers « hybrides » de mauvaise qualité pour faire des économies. L’Office québécois de la langue française pourrait tenir une liste de fournisseurs auxquels les particuliers pourraient se référer, comme c’était la pratique par le passé.

Le gouvernement du Québec pourrait commencer par exiger l’utilisation de ce clavier normalisé dans le réseau de la santé. Celui-ci continue de s’approvisionner avec le vieux modèle canadien-français. Lorsqu’on souhaite défendre une langue, on ne peut pas se contenter d’une attitude passive, il faut parfois élever la voix, exiger un peu plus de respect et, lorsque les individus n’arrivent pas à faire entendre raison à ces entreprises, le législateur doit prendre le relais.

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