L’art du débat se meurt

«On le voit très bien sur les réseaux sociaux, où les insultes et les menaces priment les échanges d’idées véritables: il n’y a pas de coups, mais il n’y a pas de débats non plus», écrit l’auteur.
Photo: Marco Piunti Getty Images «On le voit très bien sur les réseaux sociaux, où les insultes et les menaces priment les échanges d’idées véritables: il n’y a pas de coups, mais il n’y a pas de débats non plus», écrit l’auteur.

L’étymologie présente le merveilleux avantage de nous faire redécouvrir des mots d’usage courant dont nous avons occulté le sens premier. Ainsi, pour le verbe « débattre », suivant l’une de ses significations, on peut séparer celui-ci de son préfixe « dé » (cessation). Battre signifiant « frapper quelque chose ou quelqu’un », débattre, donc, en quelque sorte, c’est pouvoir échanger sans recourir aux coups.

Point n’est besoin de regarder bien loin pour se rendre compte que, non seulement le sens premier de ce verbe s’est perdu, mais l’idée même de débattre est de nos jours un exercice des plus périlleux. Et cette impossibilité de délibérer sereinement pour départager les opinions des faits empêche d’y voir clair sur des sujets qui ne sont pourtant pas toujours d’une grande complexité.

On le voit très bien sur les réseaux sociaux, où les insultes et les menaces priment les échanges d’idées véritables : il n’y a pas de coups, mais il n’y a pas de débats non plus. Il y a les gens qui, d’une part, revendiquent la liberté de parole, mais qui, d’autre part, font de l’intimidation afin de faire taire ceux qui ne pensent pas comme eux. Lorsqu’on oppose la violence brute à celle des mots, on ne se bat pas à armes égales, quoi qu’en dise le célèbre proverbe « Les mots sont toujours plus forts que les armes ».

Mais l’impossibilité de débattre ne se limite plus aux réseaux sociaux ou à la rue puisqu’elle a même contaminé les hauts lieux du savoir que sont les universités. Qu’il suffise de rappeler le cas de la professeure de l’Université d’Ottawa Verushka Lieutenant-Duval, qui a osé prononcer le « mot en n » dans un cadre pédagogique. Deux ans plus tard, un comité d’arbitrage devra statuer si le fait de l’avoir retirée temporairement de ses fonctions était fondé ou pas. Il eût pourtant été si simple d’écouter toutes les parties concernées : l’étudiante ou l’étudiant lésé, les autres étudiants du groupe et la professeure. Mais non, on a châtié avant de chercher à comprendre, pour aller au plus simple et pour se donner bonne conscience. Exclure des mots de nos dictionnaires n’empêchera personne de se montrer blessant ou, pire, de l’être envers autrui. Parlez-en aux victimes de violences ethniques et/ou sexuelles : cela dépasse de loin l’emploi des mots.

Plus près de nous, l’Université Laval a plutôt choisi de suspendre deux professeurs dont les propos allaient à l’encontre de ce qui est très généralement admis dans la communauté scientifique concernant la sécurité et l’efficacité des vaccins. Non pas que je remette moi-même cela en cause, mais je crois sincèrement que de les bâillonner n’apporte rien de constructif. Pourquoi ne pas avoir plutôt offert une tribune à ceux-ci afin qu’ils puissent débattre avec leurs pairs ?

Le 22 juin 1633, Galilée est jugé pour hérésie par le tribunal de l’Inquisition pour avoir appuyé la théorie copernicienne (héliocentrisme), celle-ci s’opposant à celle d’Aristote (géocentrisme), plus conforme à certains écrits de l’Ancien Testament. Or, on sait bien que ce livre sacré fut rédigé par d’éminents astrophysiciens… Déjà menacé d’être brûlé vif s’il ne se rétracte pas, le vieil homme de 70 ans, presque aveugle, voit sa peine commuée en résidence surveillée par la congrégation du Saint-Office. Conséquence collatérale, puisqu’en appui à la même théorie, par crainte de subir pareil traitement, Le monde, ou Traité de la lumière de René Descartes ne fut publié qu’à sa mort, en 1664. Près de 360 ans plus tard, soit le 31 octobre 1992, le pape Jean-Paul II réhabilitait Galilée. Ne perdez donc pas confiance en votre rédemption, pauvres pécheurs ! Et vive l’obscurantisme !

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