Normand Chaurette, ce monument de «douce radicalité»

Normand Chaurette représentait pour beaucoup d’entre nous, dont l’auteur de ces lignes, un idéal, celui d’un écrivain consacré à son art, à sa recherche, aux mots et à leurs fantômes, affirme l'auteur.
Photo: Fred Chartrand La Presse canadienne Normand Chaurette représentait pour beaucoup d’entre nous, dont l’auteur de ces lignes, un idéal, celui d’un écrivain consacré à son art, à sa recherche, aux mots et à leurs fantômes, affirme l'auteur.

« Tu cherchais les mots, comme si les mots avaient pu être au nombre de toutes les choses qu’on peut trouver dans les eaux. »

– Normand Chaurette, Fragments d’une lettre d’adieu lus par des géologues

L’élégance : dans sa prose comme dans sa vie. La discrétion légendaire de Normand Chaurette et son humilité coutumière n’ont pas empêché son oeuvre de briller sur les scènes du Québec et du monde. Le théâtre de Quat’Sous a eu une relation particulière avec l’oeuvre de l’une de nos plus belles plumes : c’est sur nos planches que fut créé son premier texte de théâtre, Rêve d’une nuit d’hôpital.

Écrit en 1975 et destiné d’abord à la radio, le texte devra attendre cinq ans avant d’être mis en scène par Gérard Poirier au Quat’Sous. Sa date de première, le 9 janvier 1980, aura valeur de symbole : la décennie précédente qui vient de s’achever a été dominée par les créations collectives, le théâtre politique, l’agit-prop. Mis à part Tremblay, les auteurs « à une seule plume » ne sont pas à la mode, la fiction a pris le bord (tiens, tiens, un petit air de déjà vu) et les univers poétiques volontairement détachés du contexte sociopolitique ne sont pas en odeur de sainteté.

C’est dire si la découverte de l’écriture de Normand Chaurette marque notre dramaturgie d’une pierre blanche, inaugurant une décennie florissante où se déploieront les univers d’une nouvelle génération d’auteurs et d’autrices qui n’auront peur ni de la littérature ni de l’imagination.

Huit ans plus tard, Fragments d’une lettre d’adieu lus par un géologue est créé au Quat’Sous dans une mise en scène de Michel Forgues. C’est un succès… d’estime. Un soir, treize spectateurs assistent au spectacle. Qu’à cela ne tienne ! Normand Chaurette n’arrêtera pas d’écrire. Il faudra la création des Reines au théâtre d’Aujourd’hui en 1991, dans une mise en scène d’André Brassard, pour que le vent tourne — dont une entrée au répertoire de la Comédie-Française en 1997 — et qu’on reconnaisse enfin à sa hauteur l’immense talent de Normand Chaurette. Grâce au compagnonnage scénique du metteur en scène Denis Marleau, son oeuvre va briller en Europe : Le passage de l’Indiana et Le petit Köchel joueront entre autres au Festival d’Avignon.

Nous sommes nombreux à le pleurer aujourd’hui. Normand Chaurette était un monument d’intégrité, d’audace et de « douce radicalité », pour employer un oxymore cher à son Shakespeare adoré : sans coup férir, sans frasques inutiles, l’écrivain laissait son oeuvre creuser son propre sillon, dans lequel bien des jeunes auteurs et autrices se sont engagés. Il représentait pour beaucoup d’entre nous, dont l’auteur de ces lignes, un idéal, celui d’un écrivain consacré à son art, à sa recherche, aux mots et à leurs fantômes.

Nos pensées les plus émues et solidaires à ses proches, à ceux et celles qui ont perçu en lui, dès les débuts, les germes d’une oeuvre à venir — la famille de Leméac, René-Daniel Dubois, Michel Forgues, qui nous a quittés il n’y a pas longtemps ; à ses metteurs en scène, dont Michèle Magny, Lorraine Pintal, Yves Desgagnés et Alice Ronfard ; enfin une pensée toute particulière à sa grande rencontre artistique qui eut lieu il y a plus de vingt-cinq ans, celle avec Denis Marleau et ses collaborateurs d’UBU.

Il nous reste une grande oeuvre, qui n’a pas fini de nous inspirer.

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