Le vote, stade suprême de la démocratie?

«Outre cette capacité limitée de déléguer notre pouvoir tous les quatre ans, n’oublions pas que notre époque est marquée par des reculs démocratiques», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Outre cette capacité limitée de déléguer notre pouvoir tous les quatre ans, n’oublions pas que notre époque est marquée par des reculs démocratiques», écrit l'autrice.

La campagne électorale est lancée. L’écho des phrases toutes faites se fait déjà entendre : chaque vote compte, voter est un devoir, si tu ne votes pas, tu perds le droit de chialer. Toutefois, la question se pose : dans quel contexte nous demande-t-on de voter ?

D’abord, on nous dit de nous intéresser à la chose politique, alors qu’à l’habitude on nous demande de laisser faire l’élite, qui prend nombre de décisions qui forgent notre société, notre environnement et notre avenir. En temps non électoral, on nous invite à nous concentrer sur la routine auto, boulot, dodo (à laquelle il faudrait penser à ajouter ménage, repas, enfants, proches malades ou vieillissants) et à consommer pour faire rouler l’économie. Alors, entre deux élections, qui a le temps et l’énergie de se mêler des affaires politiques ?

De plus, on nous demande non seulement de relancer un mécanisme rouillé parce qu’inutilisé depuis quatre ans, mais de l’exécuter à pleine vapeur pour une période limitée à une trentaine de jours. Nous devons suivre l’égrainement des promesses de campagne, lire les plateformes électorales et regarder les débats. Ces débats qui réduisent la discussion sur nos choix de société à un jeu à somme nulle avec des gagnants et des perdants. Ces débats où les impressions sur les performances des têtes des partis prennent le pas sur leurs politiques, avec tous les partis pris sexistes, racistes, capacitistes (et j’en passe) que cela pose sur qui a l’air premier ministrable.

Ces plateformes électorales, lecture assoupissante s’il en est (même pour une diplômée de science politique comme moi), qui permettent difficilement de comparer les idées, et encore moins de les contextualiser. Chaque parti s’engage à améliorer, à favoriser, à travailler vers telle mesure avec des moyens, s’ils sont spécifiés, dont l’ampleur est difficile à évaluer pour le commun des mortels. Multipliez l’exercice par le nombre de mesures touchant des enjeux aussi différents que l’environnement, la santé, l’éducation, l’amélioration des droits de la personne et la vision de l’économie. Trente-six jours, top chrono.

Ensuite, on nous dit que chaque vote compte et que, si on ne vote pas, on perd la possibilité de critiquer le pouvoir en place. Pourtant, dans le système électoral québécois, ce sont plutôt quelques bulletins de vote qui comptent, c’est-à-dire ceux dans les circonscriptions où les intentions de vote sont serrées. De même, ce vote présenté comme un acte démocratique suprême demeure un acte plus qu’imparfait dans une démocratie représentative. Celle-ci réduit notre pouvoir à choisir de temps en temps des personnes, qui proviennent le plus souvent des élites sociales et économiques, pour nous gouverner. Considérant le décalage entre le discours sur l’importance de l’urne et le pouvoir réel qui nous est accordé dans cette démocratie, il n’est pas surprenant que nous vivions souvent des déceptions, voire du cynisme envers la chose politique.

Reculs démocratiques

 

Outre cette capacité limitée de déléguer notre pouvoir tous les quatre ans, n’oublions pas que notre époque est marquée par des reculs démocratiques. Les espaces de participation sont réduits : abolition des élections scolaires francophones, réduction de la participation citoyenne dans le système de santé, stagnation du syndicalisme. De même, les moyens d’expression démocratique de la population (autres que le sacro-saint vote individuel) sont délégitimés : répression du droit de manifester, limitation du droit de grève.

Il faut inverser cette tendance. La démocratie devrait pouvoir se vivre partout : au travail, à l’école, au centre de soins, à la résidence pour aînés, dans le quartier, le village ou la région. Notre mécanisme doit être sollicité quotidiennement si nous voulons éviter la rouille.

Dans ce contexte, le 3 octobre prochain, je ne jugerai pas les gens qui n’iront pas voter. Pour ma part, oui je voterai, mais pas dans l’espoir qu’un parti prendra de bonnes décisions en mon nom. Je voterai pour le parti qui formera à mes yeux la plus faible opposition aux mouvements sociaux, féministes et écologistes qui auront à négocier avec lui pour obtenir les transformations profondes dont notre société a ardemment besoin.

En sortant du bureau de vote, je retournerai occuper les espaces démocratiques créés par mes concitoyennes et concitoyens sur les enjeux qui m’interpellent particulièrement (on ne peut pas tout faire !). À travers ceux-ci, nous oeuvrerons à reprendre du pouvoir sur les décisions qui nous concernent. Nous n’attendrons pas la prochaine campagne électorale.

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