Comment présenter le recul des francophones de manière moins dramatique

«Statistique Canada propose d’effectuer deux types d’additions inadmissibles en statistiques descriptives», observe l’auteur. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne «Statistique Canada propose d’effectuer deux types d’additions inadmissibles en statistiques descriptives», observe l’auteur. 

Le 17 août dernier, Statistique Canada a présenté dans Le Quotidien les principaux résultats du recensement de 2021 relativement à la langue. Y sont traitées, la connaissance des langues officielles, les langues maternelles et les langues parlées à la maison. Depuis quelques recensements, les langues parlées font l’objet de deux questions, ou volets : on attribue à toutes les personnes recensées au moins « une langue parlée le plus souvent », tout en cherchant à dénombrer, le cas échéant, les personnes parlant au moins « une autre langue régulièrement ». Notre intérêt porte sur ces deux volets.

Le Quotidien nous informe qu’en 2021, « 85,5 % de la population québécoise a déclaré parler français à la maison au moins régulièrement » et que « [p] rès de 1 personne sur 5 au Québec (19,2 %) parlait anglais à la maison au moins régulièrement ». Ainsi, avant même de considérer les Québécois parlant au moins régulièrement une langue tierce, nous en sommes déjà à 104,7 % ! L’ajout des langues tierces, soit 15,6 %, porte le total à 120,3 % !

Face à cet étonnant total nettement au-dessus de 100 %, la question qu’il faut se poser s’énonce ainsi : d’abord, d’où vient ce 1,7 million de personnes qui pousse le total au-delà des 8,4 millions dénombrées au Québec en 2021 ; ensuite, que signifient les résultats obtenus ?

Statistique Canada justifie cette façon de faire dans un « guide ». Il s’agit d’un fascicule de plus de 40 pages intitulé Interprétation et présentation des données linguistiques du recensement. Nous en avons fait une recension critique parue dans Le Devoir du 1er mars dernier. Statistique Canada y propose d’effectuer deux types d’additions inadmissibles en statistiques descriptives.

D’une part, on recommande d’additionner les données selon la langue parlée le plus souvent avec celles portant sur la langue parlée régulièrement, ce qui va à l’encontre de la théorie des nombres (un diagramme de Venn montrerait le doublement des langues parlées régulièrement). D’autre part, on suggère de compter deux fois les réponses doubles (du genre « français et anglais ») et trois fois les réponses triples (« français, anglais, autre »).

On chercherait en vain dans les manuels de statistiques sociales un justificatif de cette manière de procéder. Rien de mieux qu’un tout petit exemple pour montrer l’inadmissibilité de ces deux façons de faire. Si parmi 1000 propriétaires d’une résidence principale on en trouvait 100 possédant aussi une résidence secondaire, l’addition de ces deux nombres nous ferait passer de 1000 propriétaires à 1100 propriétés. De plus, si la plupart de ces propriétés étaient faites de bois ou de briques, nul ne proposerait de compter deux fois celles dont le revêtement est de bois ET de briques.

Selon le « guide » de STATCAN, « [p] our bien prendre la mesure de la présence d’une langue, il [serait] préférable de tenir compte de toutes les mentions de la langue en question ». Prendre en compte toutes les mentions d’une langue, c’est faire une « somme d’occurrences » des réponses colligées. Or, ce type de sommes conduit à un indicateur de peu d’intérêt.

En effet, dans de telles sommes, toutes les mentions ont même valeur. D’une part, il n’y a plus de différence entre les langues parlées « le plus souvent » et celles parlées « régulièrement », car elles sont placées sur un pied d’égalité. D’autre part, puisque deux langues sont mentionnées par les bilingues, leurs réponses sont ajoutées aux deux langues en question. Quant aux trilingues, leurs effectifs font augmenter également chacune des trois langues mentionnées.

L’attachement de quelques analystes d’une même unité à Statistique Canada pour ce genre d’exercice viendrait, à mon avis, d’un trop grand désir de présenter l’évolution démographique des francophones au Canada d’une manière moins dramatique qu’une lecture neutre des données. Par exemple, dans le cas du Québec, alors que la répartition des données sur la langue parlée le plus souvent montre une régression de 80,6 % à 79,1 % entre 2016 et 2021, l’addition de toutes les mentions montre une perte, certes, mais à un niveau plus élevé : de 87,1 % à 85,5 %.

Ailleurs au Canada, le Nouveau-Brunswick s’apparente au Québec à cet égard. Alors que le poids démographique de nos cousins francophones de cette province a glissé de 28,6 % à 27,0 % en cinq ans, l’addition de toutes les mentions maintient ce poids au-dessus de 30 %, en dépit d’un recul de 33,2 % en 2016, jusqu’à 30,4 % en 2021.

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