L’anglais et le bilingue, les deux langues officielles

Statistique Canada nous apprend que près de 60% des Canadiens bilingues proviennent du Québec, précise l’auteur. 
Photo: Sean Kilpatrick La Presse canadienne Statistique Canada nous apprend que près de 60% des Canadiens bilingues proviennent du Québec, précise l’auteur. 

La scène n’est que trop familière. Statistique Canada sort un nouveau recensement. On constate un recul du français. La nouvelle fait les manchettes. Les politiciens se disent « préoccupés ». Puis on passe à autre chose. Rinse and repeat.

La situation est déjà bien regrettable, certes, mais un malheur n’arrive jamais seul. Car voilà que la place publique se transforme, une fois de plus, en un énième débat autour des mêmes mesures. On parle de renforcer la Charte de la langue française… On parle d’augmenter l’immigration francophone… Est-ce que l’on perd notre temps ?

Prenons un peu de recul. Suffisante ou pas, la législation québécoise en matière linguistique est déjà relativement robuste, même d’un point de vue international. Et l’immigration allophone, de son côté, ne fait manifestement pas partie du problème. Au contraire. La diversité linguistique, en plus d’être une richesse, ne devrait que renforcer le besoin de se munir d’une langue commune (le français). Logique, non ? Alors, pourquoi le français recule-t-il ?

Est-ce à cause de l’« attrait » de l’anglais ? Allons, un peu de sérieux. Je ne sais pas pour vous, mais je n’ai pas appris l’anglais au secondaire parce que je rêvais d’un séjour exotique à Londres ou à Toronto. Non, j’ai appris l’anglais, comme plusieurs autres Québécois, parce que c’est « en anglais que ça se passe ». C’est le choix qui s’impose. Et le français dans le Rest of Canada (ROC) ? C’est le choix qui ne s’impose pas.

Voilà pourquoi Statistique Canada nous apprend que près de 60 % des Canadiens bilingues proviennent du Québec. Voilà pourquoi le bilinguisme québécois continue de croître et s’approche d’un taux de 50 %, alors que le bilinguisme du ROC chute à 9,5 %, y compris parmi les francophones hors Québec.

Ce dernier détail est important, car, selon les statistiques de 2016, seuls 6,8 % des anglophones du ROC ont appris le français (contre 41,5 % des francophones québécois ayant appris l’anglais). Les francophones du ROC, eux, étaient bilingues à 89 %. À l’inverse, plus d’un anglophone québécois sur trois (33,8 %) vivait au Québec sans parler le français.

Cette situation démographique trahit un fait que nous avons tous accepté tacitement : l’anglais est nécessaire, le français n’est pas indispensable. Ce n’est pas en utilisant un peu de latin au Vatican que l’on fera apprendre une langue morte aux habitants de Rome. De même, ce n’est pas en exhibant la langue de Molière dans quelques édifices d’Ottawa que l’on transformera le Canada en un pays réellement bilingue.

Nombreux sont ceux qui, sans l’avouer, ont très bien compris cette réalité. À commencer par le gouvernement fédéral. À cet égard, la nomination de Mary Simon au poste de gouverneur général vient immédiatement à l’esprit. Comprenez-moi bien : le fait qu’elle ne parle pas français n’est pas le vrai noeud du problème. Puisqu’elle parle l’anglais et l’inuktitut, Mme Simon est en quelque sorte « bilingue », et bien sûr les langues autochtones sont tout aussi importantes que le français.

D’ailleurs, comme le remarque pertinemment l’ancien député néodémocrate Romeo Saganash, il serait plutôt colonialiste d’imposer le bilinguisme français-anglais comme le seul bilinguisme acceptable lors de l’embauche. Qui plus est, plusieurs Autochtones ne parlent que l’une ou l’autre des langues officielles, et leur imposer l’apprentissage des deux langues représente un obstacle profondément discriminatoire.

Comme je le disais, là n’est pas le problème. Le vrai problème, le voici : Mary Simon n’aurait jamais été choisie si elle n’avait parlé que le français et l’inuktitut. Parce qu’au Canada, l’anglais est nécessaire, mais non le français. Et malheureusement, le Québec n’arrêtera jamais le déclin du français s’il ignore le mépris de son propre pays envers sa langue.

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