Le voile de la tolérance

«La tolérance repose pourtant sur le débat respectueux de la diversité des positions des uns et des autres», précise l’auteur.
Photo: Jacques Grenier archives Le Devoir «La tolérance repose pourtant sur le débat respectueux de la diversité des positions des uns et des autres», précise l’auteur.

Chaque semaine apporte son lot de discours indignés dénonçant l’intolérance manifestée par certains envers tel ou tel groupe minoritaire. Se revendiquant d’une position morale au-dessus de tout soupçon, des défenseurs de la tolérance active, militante, expriment leur désaccord. Moins à travers un argumentaire de fond, que par des réactions violentes porteuses d’accusations de fermeture à l’autre, d’ethnocentrisme, de racisme.

Un dernier exemple en date est celui des accusations groupées et spontanées d’islamophobie adressées à quiconque s’interrogerait sur l’à-propos de HEC Montréal d’utiliser une Algérienne voilée dans sa stratégie de mise en marché de ses programmes de formation. Une fois de plus sont exposées les dérives qui accompagnent le passage d’une tolérance militante (tout à fait défendable) à un militantisme de la tolérance qui ne laisse que peu d’espace à l’analyse nuancée.

La tolérance repose pourtant sur le débat respectueux de la diversité des positions des uns et des autres. Or, si la stratégie publicitaire à laquelle a eu recours HEC peut possiblement promouvoir la scolarisation universitaire pour les femmes, y compris en Algérie, elle soulève pourtant des questions en ce qui concerne la banalisation (voire, dans ce cas-ci, d’instrumentalisation pour des fins marketing) d’un tel symbole de soumission et de violence envers les femmes (en particulier… en Algérie).

Les arguments avancés par plusieurs femmes musulmanes dénonçant un tel désengagement ne trouvent que peu d’échos dans les débats publics. Le ton et le niveau des débats d’idées observés dans la presse écrite et dans les universités s’inspirent, malheureusement, trop souvent de ceux observés sur les réseaux sociaux.

Pourtant, cette valeur humaniste phare mérite mieux. La tolérance suppose bien sûr le respect de l’Autre comme prérequis. Mais tout ne mérite pas respect, d’emblée, sans analyse critique. Elle ne peut se résumer à un simple respect inconditionnel de la différence, religieuse, politique ou autre. Elle ne s’imposera comme valeur rassembleuse autour d’un vivre-ensemble que si elle est engagée dans la dénonciation du lourd tribut payé par certains sous-groupes opprimés au nom de valeurs religieuses.

Relents dogmatiques

 

Le respect inconditionnel des traditions ne peut pas être un principe éthique. Considérer que tout mérite respect discrédite la tolérance en tant que valeur humaniste laïque essentielle à la défense de la dignité de tout humain.

Le militantisme diversitaire et la sacralisation de la différence pour elle-même observés dans certains médias servent-ils les intérêts de la tolérance ? Malheureusement, la radicalisation des appels à la tolérance dans les débats publics relève trop souvent du dogmatisme et la met en danger. Pourtant, elle n’est ni acceptation passive, ni refus de juger, ni abdication face à la dénonciation des abus commis en son nom.

La neutralité bienveillante, l’indulgence et l’indifférence peuvent conduire à une tolérance destructrice, voire immorale. La tolérance doit être critique envers toutes les manifestations de racisme et d’ethnocentrisme. Mais ses défenseurs doivent tout autant être engagés dans la dénonciation du non-respect des droits fondamentaux de l’Autre.

C’est la quête d’un tel équilibre entre tolérance critique des instrumentalisations dont elle fait l’objet et tolérance engagée dans la promotion du respect conditionnel de la différence qui semble faire défaut dans les débats publics. Le défi de la nuance semble trop souvent hors de portée de ceux et celles qui se donnent comme mission de la défendre.

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