La cancel culture ne se réduit pas à de la censure

Pour l’autrice de «Qui annule quoi?», «les militants qui pratiquent la
Photo: Daniel Roland Agence France-Presse Pour l’autrice de «Qui annule quoi?», «les militants qui pratiquent la "cancel culture" sont d’abord et avant tout des personnes en quête de justice se retrouvant à court de ressources contre l’impunité des injustices répétées».

J’ai été un peu surpris par la critique de Michel Lapierre (« Une censure érudite de l’histoire ») parue dans Le Devoir du 6 août dernier du livre de Mme Laure Murat portant sur la cancel culture. L’analyse de l’ouvrage qu’en fait le critique semble induire les lecteurs en erreur quant à la teneur du discours de Mme Murat.

L’autrice de Qui annule quoi ? (Seuil, 2022) est pourtant relativement claire dans son discours. Pour Mme Murat, les militants qui pratiquent la cancel culture sont d’abord et avant tout des personnes en quête de justice se retrouvant à court de ressources contre l’impunité des injustices répétées.

Elle est de même tout à fait réaliste quant au réel rapport de force dans les sociétés actuelles. Elle écrit : la « cancel culture, c’est aussi et peut-être d’abord cela : un immense ras-le-bol d’une justice à deux vitesses, une immense fatigue de voir le racisme et le sexisme honorés, à travers des statues supposément inamovibles ou des artistes considérés au-dessus des lois, quand les Noirs se font tuer à bout portant par la police et les statistiques de viols et de féminicides ne cessent d’augmenter ».

Comme historienne, elle rappelle que c’est plutôt l’État qui « annule », à travers la violence policière, l’injustice et l’oppression. C’est l’État qui « annule » par le discours qu’il valorise et célèbre — notamment à travers les fêtes nationales et les monuments — ainsi que par les discours qu’il réduit au silence.

C’est là un point majeur de l’analyse de l’autrice. Et c’est pourquoi elle dénonce l’idée que les militants de la cancel culture puissent être réduits à de simples censeurs. Sur ce plan, le fait que la critique de son ouvrage utilise ce qualificatif pas moins de trois fois en plus de l’utiliser dans le titre de sa recension laisse dubitatif.

Dans la même optique, en ce qui a trait au discours qui ferait des militants pratiquant la cancel culture de dangereux révisionnistes, l’autrice rappelle que les statues et les monuments relèvent bien davantage de l’idéologie et de la propagande d’État que de l’histoire comme discipline scientifique.

Contrairement aux révisionnistes de tout acabit, il n’est pas question de nier les faits, mais bien davantage de chercher à « traduire, dans l’espace public, les nouvelles préoccupations historiennes et historiques » contre une héroïsation dépassée des « grands hommes ».

De même, contrairement à ce que laisse entendre le critique, Mme Murat ne parle nulle part de relativisme historique ou, comme l’écrit le critique, de « l’erreur d’adopter des mesures radicales qui se révéleront, en dernière analyse, plus oppressives ». Pour l’autrice de Qui annule quoi ?, « les activistes n’éradiquent pas tant l’histoire qu’ils attirent au contraire l’attention du public sur les leçons que les gouvernements, par choix idéologique, n’ont pas tirées des événements du passé ».

Enfin, le critique du Devoir écrit que Mme Murat conclut en affirmant ceci : « N’allez pas chercher la violence de la cancel culture ailleurs que dans la brutalité du pouvoir. » Or, si elle fait cette affirmation, c’est justement, en cohérence avec ce qui précède, dans le contexte de l’impossibilité de certains groupes à se faire entendre par les voies « officielles » des démocraties actuelles. Mme Murat conclut plutôt sur une ouverture autrement plus porteuse alors qu’elle écrit que « ce n’est pas le moindre mérite de la cancel culture d’alimenter ce débat, d’interroger l’histoire officielle jusque dans ses dénis et ses rémanences, d’en contester la hiérarchie et d’inciter à une plus grande lucidité, afin de comprendre de quoi hier, et demain, seront faits ».

Bien entendu, l’ouvrage est trop court, fait un raccourci rapide et simpliste entre la cancel culture et ce que certains appellent les « wokes » et n’insiste pas assez sur le fait que ces mouvements, comme plusieurs autres mouvements progressistes par le passé, a d’abord été qualifié et défini par ses adversaires, dans ce cas-ci la droite conservatrice états-unienne. Je crois néanmoins que l’ouvrage apporte plus de nuances que ce que laisse penser la critique publiée dans vos pages.

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