À quand une loi antitrust pour les télécoms?
Est-ce que la crise impliquant Rogers va aider à relancer le débat sur le cartel qui régit nos télécommunications au Canada ? En plus de payer plus cher que presque partout dans le monde nos forfaits de téléphonie mobile, on se rend compte que cette concentration au sein des mains d’essentiellement trois-quatre agents économiques nous rend vulnérables à des bris de service monstres. On nage vraiment à contre-courant de la fameuse « résilience », très à la mode dans les différents ordres de gouvernements eta fortiori au municipal.
Ça touche tout le monde, même si on n’a jamais été directement client de Rogers. Vendredi, Interac ne fonctionnait pas, OC Transpo et plusieurs services municipaux ou provinciaux étaient indisponibles à Ottawa et à Gatineau, The Weeknd a annulé son spectacle à Toronto. Et à Montréal, des services essentiels comme le 311 et la Cour du Québec n’étaient pas en mesure de fonctionner. À Québec, le système de partage de vélos à assistance électrique àVélo, l’équivalent du Bixi dans la Capitale-Nationale, était hors service. Qu’est-ce qu’on fait et comment s’en sort-on ?
On pourrait être tentés de croire qu’avec la simple arrivée de nouveaux fournisseurs, la compétition ferait en sorte que les prix baisseraient pour les consommateurs, que les opérateurs investiraient (enfin) dans les infrastructures, surtout dans les milieux ruraux. C’est ce qu’avait tenté Stephen Harper, il y a de cela presque 10 ans, en 2013. Il avait reconnu le caractère oligopolistique de notre industrie des télécoms et avait choisi l’américain Verizon pour venir casser ou diluer le « Big Three » (Bell-Telus-Rogers).
L’initiative arrivait à la moitié d’un mandat conservateur qui se cherchait une direction. Elle a fait l’objet d’un tir groupé de la part des opérateurs canadiens. Lobbying et communications publiques s’y sont opposés farouchement, et Verizon a finalement décidé de ne pas se laisser charmer par le gouvernement Harper. Probablement que le coût initial d’implantation ne valait pas la guerre que les opérateurs menaçaient de déclencher.
On pourrait aussi croire que de simplement demander aux compagnies de baisser leurs prix aurait pu faire l’affaire. C’est un peu le plan des libéraux de Justin Trudeau, qui ont mandaté en 2020 le ministre de l’Industrie Navdeep Bains afin qu’il ordonne aux compagnies de baisser de 25 % des forfaits de 2 Go et de 6 Go sur deux ans. Ils avaient aussi promis une entrée facilitée au marché canadien à d’éventuels nouveaux et/ou petits fournisseurs, de même qu’un investissement initial réduit.
Reste encore à voir ce qu’il en adviendra, mais, personnellement, je sais déjà que je paie encore trop cher mon forfait, surtout quand je le compare à ceux d’amis français qui paient 25 à 30 euros pour un forfait avec données illimitées. Il me semble qu’il serait temps de réfléchir collectivement à la nécessité de démanteler ce cartel par le biais de lois antitrusts. On pourrait inclure Vidéotron-Québecor dans cette réflexion. D’abord parce qu’il s’agit du plus gros compétiteur de Bell ici, mais aussi parce qu’on aime bien tout faire en double au Québec. On ne peut pas passer sous silence l’emprise de la compagnie sur la câblodistribution au Québec, de même que son poids hallucinant dans l’écosystème médiatique avec ses quelque soixante journaux, sa vingtaine de magazines et sa dizaine de maisons d’édition, dont le Groupe TVA.
Tous les membres du Big Three font aussi dans la production (par exemple Bell avec Noovo), détiennent également des publications, de sorte qu’on sent qu’il devient presque impossible pour les journalistes et les autres personnalités médiatiques connues travaillant pour ces grands groupes de critiquer la situation. Ils n’abordent d’ailleurs jamais publiquement la question.
On a déjà discuté (quoique timidement) de l’impact d’une industrie des télécommunications et culturelle très concentrée sous l’angle du consommateur et du point de vue de la diversité des opinions dans l’espace public, mais la crise Rogers nous montre qu’il ne faut surtout pas négliger le risque sécuritaire de voir une poignée de grands groupes posséder l’essentiel de nos infrastructures de télécommunications.
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