N’exacerbez pas notre honte

«Mon corps, mon choix. Notre choix, oui. Mais parfois, ce ne l’est pas tellement. Je n’ai pas choisi le contexte politique, économique et climatique dans lequel je suis tombée enceinte», affirme l'autrice.
Photo: Valérian Mazataud Le Devoir «Mon corps, mon choix. Notre choix, oui. Mais parfois, ce ne l’est pas tellement. Je n’ai pas choisi le contexte politique, économique et climatique dans lequel je suis tombée enceinte», affirme l'autrice.

Il y a quelques jours, j’ai eu recours à un avortement. J’ose tristement dire que j’ai eu le privilège d’avoir accès à un avortement. Alors que tombe l’arrêt Roe v. Wade, ironiquement, mes hormones se stabilisent. Mes seins dégonflent. Je réintègre mon corps d’avant : celui que je choisis.

Les murs de la clinique L’Alternative sont d’un rose apaisant. Les lits sont recouverts de couvertures aux motifs fleuris. Avant l’intervention, une intervenante pose des questions « non pas pour juger les raisons qui motivent ta décision, mais pour t’appuyer dans ton choix », me dit-elle. Sur une affiche, je lis : « Un imprévu, ça arrive. Ça ne fait pas de toi une irresponsable. » Étrangement, ce message me rassure. Ce n’est qu’à ce moment que je mets le doigt sur mon état. La honte. Une honte insidieuse, intoxicante.

Pourtant, je suis convaincue de mon choix. Je suis encore aux études. Je vis sur les prêts et bourses. Ma relation amoureuse est nouvelle et fragile. Mon loyer me coûte 800 $ par mois, et je me considère presque comme chanceuse. Je sursaute d’étonnement quand je paye mon épicerie. J’aimerais me rafraîchir dans un lac lorsque les îlots de chaleur montréalais deviennent intolérables, mais une guerre fait monter le prix de l’essence et, de toute façon, j’ai grandi au bord d’une rivière dans laquelle il était interdit de se baigner, parce qu’elle était trop polluée. Je me baignais quand même. J’aurai peut-être un cancer, bientôt, mais pour l’instant, ce n’est pas une tumeur qui grandit en moi, mais un embryon qui m’est inconcevable de garder.

Mon corps, mon choix. Notre choix, oui. Mais parfois, ce ne l’est pas tellement. Je n’ai pas choisi le contexte politique, économique et climatique dans lequel je suis tombée enceinte. D’autres n’ont pas choisi d’avoir été engrossées par leur agresseur. D’autres ne se reconnaissent tellement pas dans le rôle de mère qu’elles n’ont pas d’autre choix que de remédier à cet incident si elles ne veulent pas mourir de l’intérieur.

D’où vient la honte ?

C’est notre choix, oui, mais — avant tout — c’est notre droit. Alors, d’où vient la honte ?

La honte a peut-être été transmise de génération de femmes en génération de femmes cachées dans leur salle de bains avec un cintre ou de l’huile de ricin. La honte s’est peut-être infiltrée en nous à force d’entendre des hommes comme le sénateur Ted Cruz proclamer victorieusement que l’arrêt de Roe v. Wade « sauvera la vie de millions de bébés ». Ceux qui ont fait tomber Roe v. Wade ne tolèrent pas les femmes tueuses : ils les veulent nourricières. Pourtant, il n’y a rien à tuer, et nous n’avons plus l’énergie de fournir du lait.

Couchée sur la table, les jambes dans les étriers, ma honte s’atténue. Une médecin m’accompagne. Je peux lui poser toutes les questions qui me viennent en tête. Une préposée cherche ma veine avec douceur pour y injecter une dose de fentanyl pour atténuer la douleur. Je tombe dans une zone floue, mais j’ai confiance en elles et en cet espace professionnel et légal.

De quelle proportion serait ma honte, si je devais avoir recours à un avortement clandestin ? Si je tombais enceinte dans un État qui invalide mes raisons, mes émotions et mes doutes ? Si je devais faire quinze heures de route pour me rendre dans la clinique la plus proche ? Comment est-ce que je justifierais cette absence à mes proches ? Comment prendrais-je congé à mon travail ?

Après deux petites minutes, la manipulation prend fin. Une infirmière reconduit mon corps engourdi dans un lit, auprès de deux autres femmes ensommeillées. Elle met un petit coussin chauffant sur mon ventre en me disant « dans quinze minutes, tu pourras être chez toi ». Ma honte s’est complètement dissipée. Tout ce qui se passe ici est légitime, légitimé. Nous ne sommes pas fautives. Nous ne nous cachons pas. Nous ne sommes pas seules. Nous ne mettons pas nos vies en danger. Nous ne sommes pas insensibles à la vie, au contraire :

C’est la vie que nous choisissons, notre vie.

Et cette situation est déjà tellement, tellement sensible.

S’il vous plaît, ne la rendez pas plus difficile qu’elle ne l’est.

S’il vous plaît, n’exacerbez pas notre honte.

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