Le grand pas inclusif

«L’inclusion comme elle est utilisée généralement ici ne devrait jamais être considérée comme une fin en soi», écrit l'autrice.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «L’inclusion comme elle est utilisée généralement ici ne devrait jamais être considérée comme une fin en soi», écrit l'autrice.

À force d’entendre répéter le mot inclusif, on se demande s’il n’appartient pas désormais à une majorité qui se le serait approprié afin d’éviter d’être perçue comme non inclusive ou s’il peut encore réellement servir son but. Détaché des effets flatteurs qu’il y a à se dire inclusif, le terme s’attarde, dans l’ombre, à défaire les inégalités. Mais ce mot peut aisément devenir un vernis plus qu’une base, un critère plus qu’une valeur, une reddition plus qu’une décision volontaire.

À quoi veut-on vraiment faire honneur lorsqu’on l’utilise ? Un récent dictionnaire Larousse propose la définition suivante : « Qui contient en soi quelque chose d’autre. » Comme avoir, dans notre paysage télévisuel par exemple, ce qui ne va pas de soi par habitude et par répétition. Ainsi, quand une personne d’un groupe minoritaire est mise en avant, non seulement on peut y voir une proposition inclusive, mais sa seule présence vient également révéler l’exclusion dont elle faisait l’objet jusqu’alors.

On le voit par les réactions que suscitent la présence de cette personne dans les commentaires sentis et les écrits publics qui circulent à son sujet. On le voit également à son statut minoritaire, qui demeure aux yeux de ceux qui la voient et ne vivent pas cette réalité. Ce caractère exceptionnel nourrit le sentiment qu’on doit cette nouvelle visibilité à une bonne étoile. Mais cette dernière vient au surplus avec la nécessité d’apprendre à naviguer sur les effets que l’on génère par notre seule présence. Tout cela nous indique qu’il y a encore du chemin à faire.

Car l’inclusion et la représentativité ne devraient pas se résumer à tolérer que l’on voie quelques personnes de la diversité dans nos médias. Dans un cas pareil, ce ne serait pas franchir un grand pas, mais peut-être simplement, un bien trop petit pas.

Faut-il alors se réapproprier le terme et dire que cette inclusion au rabais n’est pas l’inclusion avec une majuscule que l’on recherche ? Si une personne d’un groupe minoritaire est vue, c’est souvent parce qu’elle correspond au choix d’une majorité, et donc, à ses critères de tolérance. Devient-elle la représentante de son groupe et, insidieusement, du bon vouloir de ceux qui l’ont choisie ?

Par sa nature, qui demande de revisiter constamment ses réflexes et ses limites, il me semble que l’inclusion comme elle est utilisée généralement ici ne devrait jamais être considérée comme une fin en soi.

Voir de la diversité, ici et là, par vagues, c’est comme s’acheter des souliers de course pour ne jamais courir. Ce n’est pas ainsi qu’on va atteindre notre objectif d’égalité. Faire un pas ne suffit pas. En faire un premier en implique forcément d’autres. Les personnes à la croisée des oppressions se résignent souvent à fouler d’autres pistes de course, en parallèle. Elles dessinent leur propre sentier et marchent ailleurs. On peut parfois les apercevoir courir sur le circuit de la majorité, mais il y aura toujours une voix bien trop forte pour leur dire de ne pas courir trop vite.

Si cette inclusion peut être payante pour certains, elle peut être coûteuse pour d’autres. Être inclusif, vraiment inclusif, c’est se demander comment et pourquoi on ne voit pas certains visages. C’est normaliser le fait de les voir enfin et exposer au grand jour le fait qu’on les a invisibilisés pendant trop longtemps.

Bien que les formes d’oppressions se modulent et se freinent comme se modulent et se freinent les formes de violences, pour que nos inclusions puissent exister et être libres de s’exercer moralement et légalement, il va nous falloir nous engager vers l’autre, peu importe cet autre. Or, rien n’a encore été signé. Ce n’est que dans nos consciences, dans notre amour pour le temps qui nous a été donné, dans nos douleurs et nos joies, que l’on croit si personnelles mais qui sont pourtant si répandues, que nous pourrons vraiment donner tout son sens à ce terme aussi malmené. Faisons ce grand pas.

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