Mon pays, c’est un rêve

«Les immigrants sont la richesse des nations», écrit l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Les immigrants sont la richesse des nations», écrit l'auteur.

Récemment revenu à Montréal après des années d’absence à l’étranger, je suis surtout frappé au premier abord par les immigrants. Pour l’avoir été moi-même pendant de nombreuses années, je peux très bien ressentir leurs problèmes au fond de mes tripes.

J’ai connu la joie de me fondre, anonyme, dans une foule qui me ressemble, la joie de ne plus attirer le regard des passants, la joie d’être invisible et de ne plus entendre les enfants dire : « Maman, regarde, là, un… » Je suis un déraciné de la Terre et j’ai appris à vivre comme le font les orchidées, avec des racines aériennes. Je connais la route des immigrants et leurs rêves d’un pays sans violence, sans pauvreté, sans exploitation et sans désespoir. C’est une route qui peut être mortelle, comme pour certains amis rencontrés jadis.

Une rame de métro. En face de moi, un Noir, à ma droite, un Chinois, à ma gauche, un Arabe. Derrière moi, près de la porte, trois Québécois pures laines qui parlent fort. Les mots sont des pièges. Dans tous les pays où j’ai travaillé, j’ai côtoyé ces gens normaux qu’on appelle des « pures laines ». Ce qui caractérise le plus souvent le pure laine, que ce soit à Montréal, à Berlin, à Lima, à Mexico ou à Paris, ce sont les préjugés et l’étroitesse d’esprit. Un pure laine ne fait pas de différence entre un Yéménite, un Kurde, un sikh et un Marocain, ce sont pour lui tous des Arabes. Un Vietnamien, un Thaï ou un Tibétain, peu importe, c’est un Chinois. Les Noirs ? Ils viennent d’Haïti ou d’Afrique et ils parlent l’africain. Par chance, les pures laines ne forment pas la majorité d’une population, mais ce sont souvent les plus gueulards.

Station Laurier. Mon Chinois descend. Je me rappelle Tchai, ce Laotien qui a d’abord vécu dans un camp de réfugiés en Thaïlande, arrivé au Panama sur un bateau de passage, expulsé du Mexique, abandonné sur une rivière du Guatemala, puis tué d’une balle parce qu’il urinait sur les murs d’un hôtel qui, pour son malheur, appartenait au maire de la ville. Les Latins l’appelaient « le Chinois ». Il parlait le laotien. Tchai rêvait d’une terre sans violence. Je l’ai hébergé quelques semaines. On se faisait des dessins pour se comprendre.

Station Mont-Royal. Deux Noires, jeunes et jolies. Je me souviens d’Anna, cette Noire de la côte du Honduras qui rêvait d’aller rejoindre un père qui l’avait abandonnée quinze ans plus tôt pour le paradis américain. Schizophrène, elle se savait une charge pour sa famille. On l’a volée, battue et violée quelques fois au Mexique, puis au Guatemala. Je l’ai prise sous mon aile pendant quelques mois. J’ai perdu sa trace au Bélize, car elle fuguait souvent.

Station Berri-UQAM. Trois Arabes, cinq Noirs, deux Chinois. Je me rappelle Mohammed, ce Palestinien débrouillard qui était remonté depuis Buenos Aires avec un passeport colombien, un vrai, obtenu je ne sais comment. Une allure de trafiquant, mais un grand coeur. Aux dernières nouvelles, il travaillait au noir à Miami. Amoureux de la vie, de l’argent et des femmes, il n’était pas un candidat pour le terrorisme.

Je me rappelle aussi les cinq adolescents du Honduras rencontrés dans un arrêt d’autobus du Péten, en route vers les États-Unis. Je leur ai payé un repas et les ai convaincus de rebrousser chemin. Je leur ai expliqué ce que les coyotes chassaient aux frontières de leur rêve et le genre de boulot qui les attendait au paradis. Les filles ont pleuré. Les gars sont restés silencieux. Ils m’ont écouté.

Tous ces oiseaux migrateurs ont en commun le même rêve : sortir de l’enfer de la pauvreté, de la violence, de l’impuissance et du désespoir. Tous veulent aider leurs familles et tous emportent dans leurs maigres bagages l’espoir des leurs.

Je me rappelle Mahdi, cet ami marocain diplômé qui rêvait de voir la neige. Il a tenté d’obtenir le statut de réfugié des Nations unies en se disant Algérien, mais on le lui a refusé. Aux dernières nouvelles, il vivrait au Canada avec un passeport français. Je ne l’ai jamais revu.

Celui qui arrive ici se transforme en racine pour sa famille. Il la nourrit de sa sueur et il accepte les conditions d’exploitation normales et tolérées pour les immigrants, comme ces trois Portugais morts noyés dans les eaux du lac des Deux-Montagnes il y a quelques années.

Avec le temps, la racine s’épuise. Les enfants de ces personnes deviennent des étrangers. Ces immigrants que nous côtoyons tous les jours se savent des déracinés, mais leurs enfants, eux, se révoltent contre ça. Ils n’acceptent pas qu’on les traite de parias et qu’on leur dise de retourner chez eux.

Quand on est différent, qu’on nous regarde comme un Blanc, un Noir, un Chinois ou un Arabe, on apprend vite à ne faire confiance qu’à ceux de sa couleur, de sa race ou de sa culture. De là les ghettos, les associations culturelles, les gangs de rue et cette loi du silence qui enveloppe l’immigrant au pays de ses rêves.

Station Bonaventure. Mes trois adolescents pures laines débarquent. Ce sont des Noirs… Des pures laines noirs au Québec, ça existe ? Dans tous les pays du monde, on est intolérant envers ceux qui ne sont pas comme nous, ceux d’une autre tribu. La discrimination et le racisme sont des survivances d’un ADN tribal transmis depuis des millénaires. On parle de racisme et de discrimination dans les pays riches comme le Québec. Ailleurs, ils se vivent au quotidien, sans trop y penser. Je les ai supportés.

« Le Québec aux Québécois pures laines » est un concept dépassé, et je ne parlerai pas ici des cours d’histoire dans nos écoles, qui n’aident pas nos jeunes à comprendre le monde. Chez nous, on n’est pas aussi racistes qu’au Mississippi, qu’en Turquie, qu’à Dubaï, mais la discrimination doit-elle comporter des nuances ?

Nous sommes tous des voyageurs inconscients. Il faudra demain délaisser nos drapeaux, nos préjugés, nos petites provinces et nos fêtes nationales. La vie n’est qu’un voyage, et l’ultime frontière n’accepte qu’un seul passeport, infalsifiable, celui d’être humain. Les immigrants sont la richesse des nations.

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