Pourquoi ne pas appartenir aux deux mondes?

«Les cégépiens et les cégépiennes, qui sont au seuil de l’âge adulte, sont naturellement plus intéressés par leurs démarches universitaires que par l’apprentissage linguistique», écrit l'autrice.
Photo: Michaël Monnier Archives Le Devoir «Les cégépiens et les cégépiennes, qui sont au seuil de l’âge adulte, sont naturellement plus intéressés par leurs démarches universitaires que par l’apprentissage linguistique», écrit l'autrice.

Traduttore, traditore : je n’ai jamais été davantage interpellée par ce célèbre adage de ma langue maternelle qu’avant ce débat sur les trois cours de français additionnels destinés aux étudiants anglophones désormais tout aussi célèbres.

Certes, ces cours aideront à leur ouvrir des portes culturelles, voire professionnelles. Si ces cours sont dotés d’un important volet littéraire, ce sera une occasion marquante pour eux de plonger dans une culture qui n’est pas (encore) la leur, et qui, à terme, ne pourra que déboucher sur un réel rapprochement civique et collectif ainsi que développer un sentiment aigu d’appartenance.

Officiellement, je suis anglophone. Après tout, je n’ai fréquenté que des établissements scolaires et universitaires de langue anglaise. Cependant, mon film préféré, enfant, était La grenouille et la baleine en langue originale. Un film qui a nourri mon amour pour la mer et qui a cimenté mon appréciation du patrimoine naturel québécois. Cette scolarisation en anglais ne m’a pas non plus empêchée de développer un penchant pour les Schtroumpfs plutôt que pour les Smurfs pendant mon enfance. Sûrement le résultat de la prononciation du mot « Schtroumpfs» en bas âge qui provoquait chez moi des fous rires.

Bien qu’on se serve d’une langue pour communiquer, ce n’est bien qu’avec les mots qu’on réussit à se comprendre. Les mots, c’est-à-dire surtout les images qui les accompagnent — ces points de repère culturels qui, selon plusieurs spécialistes langagiers, apportent une fluidité et une cohérence à la communication. Lorsqu’on traduit, on adapte des mots au contexte culturel de la langue cible en y imposant non seulement le génie de cette langue, mais aussi ses valeurs et ses préférences.

Il est fascinant de constater que les erreurs de traduction les plus frappantes ne sont pas des erreurs de grammaire — bien que ces dernières nuisent à la compréhension du texte et puissent faire preuve d’infidélité envers le texte de départ —, mais plutôt celles qui concernent une idée, une image ou une réflexion. Les traducteurs spécialisés en publicité comprennent bien cette abstraction.

Le traducteur reste toutefois un peu détaché, mais la traductrice en moi se demande pourquoi ne pas appartenir aux deux mondes ? Comme nous le rappelle si bien Umberto Eco, pour bien traduire, il faut conquérir la langue cible et se mettre dans la peau de toute une culture pour pouvoir pleinement accueillir l’autre.

Or, quand nous communiquons, ne devrions-nous pas tous être portés par cette même préoccupation ? Pour ce faire, il faut une connaissance de la culture cible. Mais si cette connaissance est imposée de manière rigide et avec l’intention d’éliminer (ou presque) une autre langue, croyons-nous vraiment que cela pourra susciter chez ces jeunes un intérêt réel et authentique pour le français ? Et de vouloir approfondir leur connaissance culturelle de l’autre ?

Les cégépiens et les cégépiennes, qui sont au seuil de l’âge adulte, sont naturellement plus intéressés par leurs démarches universitaires que par l’apprentissage linguistique. Cette formation de base devrait faire l’objet de programmes au primaire et au secondaire. Ainsi, rendus au cégep avec la langue officielle déjà maîtrisée, on permettrait le cheminement universitaire de chacun et de chacune dans la langue de son choix.

Armés de patience et de bonne volonté, les professeurs de langue seconde font déjà un exceptionnel travail de transmission du français. En tant que société, nous nous devons de les aider. Il faut miser davantage sur la langue comme discipline humaniste, lui accorder sa juste valeur en l’éloignant des sentiments de pouvoir et de contrôle qui font enrager de trop nombreux Québécois, anglophones comme francophones.

Comment pouvons-nous faire apprécier une langue et ses fondements ainsi que sa pensée et sa littérature d’une manière conviviale pour arriver à bien comprendre l’être humain et, dans notre contexte québécois, à éveiller un sentiment d’appartenance chez tout un chacun ?

Il s’agit simplement de le vouloir, et ce, des deux côtés.

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