Le prix du litre d’essence n’est pas assez élevé

«Notre mode de vie a élevé au rang de valeur absolue l’automobile, à qui l’on déroule le tapis noir d’asphalte et qui ponctionne une grande proportion de notre budget collectif», pense l'auteur.
Photo: Jacques Nadeau Archives Le Devoir «Notre mode de vie a élevé au rang de valeur absolue l’automobile, à qui l’on déroule le tapis noir d’asphalte et qui ponctionne une grande proportion de notre budget collectif», pense l'auteur.

Le prix de l’essence n’a jamais été aussi élevé au Québec, voire dans le monde. Le Parti québécois propose même de limiter le coût à la pompe à 1,60 $ le litre. Pourtant, nous ne payons pas assez pour l’essence — et l’énergie en général, en Amérique du Nord.

J’enseigne en sociologie dans un cégep de la couronne nord de Montréal. La semaine dernière, une étudiante m’informait que le prix de l’essence était beaucoup trop élevé pour elle et les autres étudiants. Le prix du litre a dépassé 2 $ et a frappé l’imaginaire. Je lui ai proposé ce petit exercice de pensée.

Pour se rendre au cégep, elle doit parcourir en voiture près de 20 km dans le sens contraire du trafic, ce qui lui fait économiser un temps considérable et lui permet de ne mettre qu’environ 25 minutes dans son transport matinal. Elle parcourt alors 40 km par jour dans son trajet aller-retour, soit l’équivalent d’un marathon, dans un habitacle climatisé, relativement confortable, dans lequel elle peut écouter de la musique, un podcast, parler au téléphone, le tout sans se dépeigner.

Un étudiant de son âge devrait être en mesure de marcher aisément à une vitesse d’environ 5 km/h. Parcourir 20 km le matin, à vitesse constante, sans s’arrêter ni pour un feu rouge, ni pour un arrêt prendrait environ 4 h. Et revenir, encore 4 h.

Pour un cours qui débute à 8 h le matin, il faudrait alors partir un peu avant 4 h du matin afin d’arriver à l’heure (ou juste un peu en avance). Et pour un cours qui se termine à 16 h, on estimera l’arrivée autour de 20 h.

Moi : « Que pensez-vous de ce cas de figure ? Est-ce que cela vous semble une bonne alternative pour vous ? Que diriez-vous de marcher 8 h par jour pour venir au cégep ? »

Une autre étudiante m’arrête sec : « Monsieur, moi je serais prête à payer 100 $ pour m’éviter ça, surtout qu’aujourd’hui c’est la canicule… j’arriverais en sueur… »

En fait, si l’on s’en tient au simple coût de l’essence, dans une voiture compacte qui a un rendement d’environ 7 litres pour 100 km, à 2 $/l, on pourrait estimer le coût du voyage aller à 2,80 $, pour un total de 5,60 $ par jour. Ce à quoi on ajouterait l’équivalent réparti au prorata des jours d’utilisation des coûts afférents (immatriculation, permis de conduire, entretien de la voiture, etc.). Disons que le coût d’utilisation de sa voiture lui revient à environ 10 $ par jour. Dans l’exemple présent, nous en sommes à dix fois moins cher que ce qu’elle serait prête à payer.

Et je ne parle même pas du coût du transport en commun, encore plus abordable.

 

C’est un exemple banal, mais qui témoigne de la dépendance à la voiture que nous, Nord-Américains, avons érigée en système. L’essence à 2 $/l n’est pas assez chère pour tous les avantages que cela procure. Cela nous permet, quotidiennement, de nous éviter de marcher l’équivalent d’un marathon en 8 h pour effectuer un déplacement relativement court afin d’aller s’instruire. Le (trop) faible coût monétaire de l’essence nous amène à penser en moteur.

La pensée-moteur du Nord-Américain l’amène à considérer le loin (marcher un marathon par jour pour aller à l’école) comme étant « proche et accessible », comme étant une distance normale à parcourir quotidiennement. D’autant plus que la marche, activité de transformation d’énergie par le corps humain, est une énergie… renouvelable.

La première étudiante : « Monsieur, vous vivez dans un monde de licornes pour dire que 20 km, c’est trop loin, je ne déménagerais pas à côté du cégep, que devrais-je faire ensuite pour aller travailler ? le problème va se représenter ! »

Penser en moteur, c’est aussi éviter de réfléchir en être humain, en distances humaines, à des milieux de vie à échelle humaine.

Notre mode de vie a élevé au rang de valeur absolue l’automobile, à qui l’on déroule le tapis noir d’asphalte et qui ponctionne une grande proportion de notre budget collectif. Plus d’argent pour les voitures, que ce soit des coûts individuels (on estime à environ 40 milliards par année les dépenses des ménages québécois reliées au transport automobile) ou collectifs (30,7 milliards selon le dernier Plan québécois des infrastructures du budget Girard), c’est moins d’argent pour le transport collectif, actif, etc.

C’est un vote pour un monde déshumanisé, non renouvelable et hautement problématique dans le contexte des changementsclimatiques.

Le monde des licornes, c’est penser qu’habiter à Blainville et travailler au centre-ville de Montréal, « ça se fait bien… 35 minutes quand il n’y a pas de trafic ». C’est-à-dire jamais.

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