La dictature des échappements libres

«Le bruit excessif des motorisés effraie les gens pacifiques, qui préfèrent se taire et fuir la source du problème plutôt que de risquer une altercation verbale susceptible de dégénérer en confrontation physique», écrit l'auteur.
Photo: iStock «Le bruit excessif des motorisés effraie les gens pacifiques, qui préfèrent se taire et fuir la source du problème plutôt que de risquer une altercation verbale susceptible de dégénérer en confrontation physique», écrit l'auteur.

De nombreux commentaires me sont parvenus à la suite d’une série de textes que j’ai fait paraître récemment sur la pollution sonore, plus particulièrement sur les silencieux modifiés ou carrément supprimés des véhicules à moteur. La plupart m’encourageaient à poursuivre ma campagne de sensibilisation auprès des élus et du grand public. De quoi compenser largement les invectives de quelques libertaires qui considèrent leurs abus comme des privilèges acquis.

Pour ces derniers, les pétarades du pot d’échappement sont devenues indissociables du plaisir d’avaler des kilomètres. Certains motards à court d’arguments prétendent, à tort, que le bruit est indispensable pour pallier leur manque de visibilité pour les automobilistes. Ce sont souvent les mêmes individus qui préfèrent porter le noir intégral plutôt que des couleurs voyantes qui leur assureraient davantage de protection.

Des intouchables ?

Le bruit excessif des motorisés effraie les gens pacifiques, qui préfèrent se taire et fuir la source du problème plutôt que de risquer une altercation verbale susceptible de dégénérer en confrontation physique. D’autant que certains, en raison de leur accoutrement et leur propension à rouler en bande et à tombeau ouvert, jouent sur une image de durs à cuire qui leur assure une relative impunité.

Un des témoignages les plus éloquents m’est parvenu d’un père de famille, lui-même motocycliste, qui a déjà exprimé tout haut sa désapprobation envers ceux qui se fichent de la réglementation concernant les silencieux modifiés. Il refuse désormais de les contester publiquement afin de protéger surtout ses enfants d’âge scolaire.

« Les échappements inutilement bruyants constituent en soi une forme d’agression, explique-t-il. Des conducteurs poussent leur moteur à fond sous notre nez. Des courses se déroulent dans les rues des villes, des villages, à la campagne. Plusieurs résidents délaissent leur balcon tellement le bruit des véhicules les irrite. On se console à l’idée qu’ils dépensent dans les lieux où ils s’arrêtent. Deux hot-dogs, une bière, la belle affaire. C’est pas cher pour un permis de troubler la paix ! Nos commerçants sont-ils désespérés au point que l’on doit se laisser importuner par une minorité de voyous ? »

Des luttes de longue haleine

Guy, résident de Sainte-Croix dans le comté de Lotbinière, agit pour sa part à visage découvert depuis dix ans, au sein d’un groupement de citoyens formé pour contrer principalement les nuisances générées par le circuit de courses automobiles local. Le vacarme intermittent du Riverside Speedway s’ajoute à celui de la route 132 située tout près : « Le circuit coupe de la végétation dans des lieux humides, génère des GES et des nuages de poussière toxiques lors de ces évènements, en plus de générer du bruit à des niveaux dépassant 120 db. »

Comme la plupart des militants antibruit, il constate que ses interventions auprès de la municipalité ou des différents ministères, incluant des actions juridiques, ont donné peu de résultats jusqu’à présent. Mais le récent changement de la garde à la mairie lui redonne quelque espoir.

Non loin de là, à l’Islet-sur-Mer, Gilles s’efforce aussi depuis des années de conscientiser nos organismes publics aux méfaits du bruit hors normes associé à la circulation routière. À coups de lettres bien étayées, il les presse de faire mieux respecter une réglementation déjà très permissive par comparaison avec celle en vigueur dans certains pays d’Europe.

« Voilà plus de 20 ans que je tente de faire bouger nos dirigeants, en vain. Les citoyens doivent pouvoir compter sur leurs municipalités, mais ces dernières ne font rien. Comme les municipalités ne font rien, les MRC ne font rien. Comme les MRC ne font rien, la Fédération des municipalités du Québec et l’Union des municipalités du Québec ne font rien, et le gouvernement ne fait rien non plus. Bref, la grande majorité des Québécois en ont assez de cette pollution sonore, mais aucune personne en autorité n’agit ! »

Clarifier les champs de responsabilité

Ces extraits de quelques témoignages appellent à l’action. Cependant, il ne faut pas trop demander aux municipalités, leur marge de manœuvre étant limitée en matière de prévention et de contrôle du bruit des motorisés. Elles peuvent toujours multiplier les opérations policières et augmenter le montant des amendes pour ce type d’infractions, comme l’a fait la Ville de Québec. Encore faut-il rallier une majorité de conseillers et s’assurer de pouvoir faire respecter une réglementation plus sévère.

Pour les plus petites municipalités situées dans les régions envahies par les motorisés en haute saison touristique, il est beaucoup plus difficile d’imposer des restrictions susceptibles de nuire aux activités commerciales et de créer des tensions sociales. La SAAQ pourrait commencer par au moins émettre des messages à chaque printemps rappelant aux conducteurs la réglementation existante en matière de système d’échappement.

De toute évidence, la situation ne s’améliorera pas durablement sur l’ensemble du territoire tant que le gouvernement provincial n’aura pas envoyé un message clair. Seule l’Assemblée nationale a le pouvoir d’augmenter les amendes pour les infractions commises dans le réseau routier intermunicipal et autoroutier placé sous la responsabilité de la Sûreté du Québec. Elle seule peut y accroître la surveillance à l’aide de sonomètres photos et décréter pour l’ensemble du territoire la perte de points d’inaptitude au dossier de conduite pour les contrevenants récidivistes.

Par mesure de prévention, notre gouvernement devrait aussi instituer un programme d’inspection annuelle obligatoire au moins pour les propriétaires de motos en circulation au Québec, même si les provinces voisines, elles, ont acquis assez de maturité pour s’en passer. Nous avons un gros bout de chemin à rattraper en matière de civisme et de sécurité, au volant comme au guidon.

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