L’Ukraine a gagné la guerre médiatique

«Le gouvernement ukrainien devra donc continuer de montrer de manière systématique ce que nous avions peut-être oublié: une guerre est toujours cruelle, dévastatrice et tragique», croit l'auteur.
Photo: Sergei Supinsky Agence France-Presse «Le gouvernement ukrainien devra donc continuer de montrer de manière systématique ce que nous avions peut-être oublié: une guerre est toujours cruelle, dévastatrice et tragique», croit l'auteur.

Ce ne sont pas les conflits armés qui ont manqué depuis un demi-siècle : Vietnam, ex-Yougoslavie, Irak, Éthiopie, Syrie, Yémen et bien d’autres. Le plus récent, en Ukraine, montre en direct les souffrances et les effets catastrophiques de toute guerre moderne.

Depuis l’invasion russe du 24 février, nous vivons le quotidien des civils ukrainiens. On connaît leur vie dans les abris, les deuils, les bâtiments détruits et même les cadavres dans les rues. Les témoignages décrivent leurs drames ou leurs espoirs. Sur toutes les plateformes médiatiques.

On découvre des gens qui nous sont semblables. Même style de vie urbain, aspirations liées au travail, au logement et aux voyages. Rêves brisés ou nouvelles vies en exil. Ils sont habillés comme nous, ont des animaux de compagnie, les enfants sont dans des poussettes pour traverser les frontières, et des voitures récentes circulent dans les rues de Kiev.

Le gouvernement ukrainien et ses alliés ont rapidement compris l’effet d’identification des auditoires pour aider leur cause et obtenir les faveurs politiques et militaires des dirigeants de l’OTAN.

Difficile de ne pas se reconnaître dans les malheurs et les adversités du peuple ukrainien. Les rues détruites de Kharkiv pourraient être celles de Montréal. Bars, cafés, cinémas et universités démolies.

Pourtant, avant ce conflit, on parlait peu de l’Ukraine, sauf de la corruption et des difficultés économiques. Une ligne de temps en temps sur le conflit dans le Donbass, mais pas grand-chose. Qui avait entendu parler de cet ancien comédien de télévision Volodymyr Zelensky, maintenant consacré leader du monde libre ?

Évidemment, d’autres guerres ont été couvertes par les médias. En général, c’était une vision militaire et souvent superficielle : bombardements en direct de Bagdad sur la chaîne CNN à l’époque de Saddam Hussein, photos de ruines en Syrie et au Yémen, opérations de l’OTAN en Libye, par exemple. Une cible vue en noir et blanc du haut d’un drone puis un petit flash. Des anonymes qui disparaissent. Des combattants ou d’innocentes victimes collatérales ? Allez savoir.

Il y a eu la photo du petit Syrien échoué sur une plage, mort pour avoir essayé de traverser vers l’Europe. Mais c’est plus difficile pour l’Occidental moyen de se voir dans un de ces millions de Syriens morts ou réfugiés. La distance, les différences culturelles, sociétales, religieuses ou linguistiques ont fait en sorte que la guerre civile là-bas, la catastrophe afghane ou les massacres au Soudan n’ont malheureusement pas le même impact sur la fibre émotive ou la durée d’attention télévisuelle des Nord-Américains ou des Européens.

Les réfugiés syriens constatent, avec raison, la différence entre le traitement qu’on leur réservait en Europe et celui, fort généreux, accordé à celles et ceux arrivant d’Ukraine, en nombre bien supérieur. De Russie, alors que les médias étrangers et locaux sont sous la coupe de la censure poutinienne, c’est le silence radio. À l’occasion, les funérailles de soldats et les pleurs de mères éplorées ou de la propagande.

L’Ukraine a gagné la guerre médiatique, sans aucun doute. Il n’en reste pas moins que cette dynamique des sentiments en faveur de Kiev, bien que légitime et normale, risque de pousser vers une surenchère dangereuse.

Entre la défense nécessaire d’une nation sauvagement attaquée par son voisin et un conflit plus large impliquant une intervention de l’OTAN, la ligne est mince. Nos leaders, toujours à la recherche de votes, peuvent se montrer sensibles à l’émotion des électeurs. Surtout quand leurs scores dans les sondages sont bas. Avec une escalade périlleuse à l’ère du nucléaire.

En revanche, le danger qui guette les autorités ukrainiennes est la désaffection éventuelle du public occidental, qui se tournerait vers d’autres sujets plus porteurs pour les cotes d’écoute. Poutine mise sans doute sur cette possibilité. Il croit que le temps joue en sa faveur.

Le gouvernement ukrainien devra donc continuer de montrer de manière systématique ce que nous avions peut-être oublié : une guerre est toujours cruelle, dévastatrice et tragique. En attendant que les parties se décident un jour ou l’autre à négocier la paix.

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