Patients en quête d’un sanctuaire

Il faut revoir le modèle des unités psychiatriques de fond en comble en donnant la parole aux usagers, écrit l'auteur.
Photo: Katarzyna Bialasiewicz Getty Images Il faut revoir le modèle des unités psychiatriques de fond en comble en donnant la parole aux usagers, écrit l'auteur.

Jamais je n’aurais cru que ma formation en science politique me permettrait un jour de m’extirper d’une unité d’urgence psychiatrique.

Au cours des années précédant mon hospitalisation, j’avais appris à développer des arguments précis, probants, percutants. À l’hôpital, quelques heures à peine après avoir été attaché à un lit et m’être fait administrer des médicaments de force pour me calmer, j’ai minutieusement préparé mon exposé pour convaincre le psychiatre devant moi que j’étais apte à retourner dans la communauté. Je savais que je ne l’étais pas, mais j’étais prêt, et j’ai réussi à le convaincre de me donner mon congé.

La veille, une amie et mon frère m’avaient vu crier et fondre en larmes alors que les gardes s’approchaient de moi. J’avais à peine franchi les portes de l’urgence que, déjà, je voulais immédiatement en sortir. L’endroit était vétuste, le personnel surmené. Le traumatisme fut immédiat. C’est là que j’ai compris que le lieu que j’avais en tête, celui qui devait me servir de sanctuaire suprême pour m’apaiser enfin, non seulement n’existait pas, mais que le lieu où j’avais abouti avait aggravé mon état.

Quelques années plus tard, j’ai mis les pieds dans des unités d’hospitalisation psychiatrique de la grande région montréalaise en tant qu’assistant de recherche, puis en tant qu’intervenant. Cela m’a fait comprendre que mon constat d’alors n’était pas attribuable au filtre noircissant de la maladie mentale dont j’avais alors souffert. Leur état était bel et bien désolant. Les gens y étaient toujours entassés, l’ambiance aussi tendue. Certains endroits, pourtant conçus pour soigner, « produisaient » donc de la souffrance psychologique.

Quelle ne fut pas mon indignation d’apprendre que certaines de ces unités n’étaient en plus pas climatisées, transformant le cauchemar psychologique en cauchemar physique lors des canicules. Un cauchemar insupportable qui se reproduit désormais chaque année.

De telles unités sont l’expression ultime du manque de considération qui perdure encore vis-à-vis des personnes souffrant de troubles mentaux. Elles nient la dignité humaine. Pas étonnant que toute une littérature scientifique se penche sur ce que l’on nomme le traumatisme de l’hospitalisation. Mais il y a pire. Comme le mentionnait une experte questionnée par La Presse il y a un an, le manque de ressources serait en cause dans plusieurs des suicides commis dans les unités psychiatriques du Québec au cours des dernières années.

Le dernier Plan d’action interministériel en santé mentale, dévoilé en janvier, a certes été salué par l’Association des médecins psychiatres du Québec pour la mise en œuvre et le déploiement de solutions autres que les hospitalisations « traditionnelles », comme les hospitalisations à domicile. Dans un monde idéal où l’on viendrait à bout du sous-financement chronique de la santé mentale dénoncé quasi universellement sur toutes les tribunes, on interviendrait de façon précoce avec un arsenal d’outils qui ferait diminuer les crises menant à des hospitalisations.

Or, jusqu’à nouvel ordre, des personnes malades vont continuer de se présenter, souvent contre leur gré, dans ces unités. Elles y seront admises dans un état de crise tel que ce milieu d’accueil leur sera fatalement délétère.

Au début des années 1960 paraissait Les fous crient au secours. Témoignage d’un ex-patient de Saint-Jean-de-Dieu, récit qui détaille les atrocités que son auteur a vécues en étant interné à l’asile. Le Dr Camille Laurin a signé la préface de ce texte signé Jean-Charles Pagé, qui enjoignait aux décideurs de changer les choses, et vite. La controverse qu’avait provoquée la sortie de l’ouvrage allait mener à la mise sur pied d’une commission d’enquête. Celle-ci accouchera d’un rapport qui inaugurera un changement de paradigme dans les soins psychiatriques.

Alors que la Semaine de la santé mentale bat son plein, force est d’admettre que nous sommes encore devant une telle jonction historique. Comme ce fut le cas il y a 60 ans, de concert avec les employés du réseau qui veulent aussi des conditions plus humaines, il faut revoir le modèle des unités psychiatriques de fond en comble en donnant la parole aux usagers. Eux seuls savent quels écueils on doit éviter pour réussir à les soigner plutôt que leur faire vivre un cauchemar.

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