La complainte du chanteur discret

«Quand on parle des grands, Félix, Vigneault, Ferland, Desjardins, Rivard, on omet souvent de le mentionner», écrit l'auteur à propos de Sylvain Lelièvre.
Photo: Jacques Grenier archives Le Devoir «Quand on parle des grands, Félix, Vigneault, Ferland, Desjardins, Rivard, on omet souvent de le mentionner», écrit l'auteur à propos de Sylvain Lelièvre.

C’était un type discret. Un immense chansonnier, pourtant. Mais quand on parle des grands, Félix, Vigneault, Ferland, Desjardins, Rivard, on omet souvent de le mentionner. C’est une erreur. Il y a quelques semaines, travaillant sur un recueil de poèmes dont le quartier Centre-Sud de Montréal est le cadre et le cœur, je me suis pris à chantonner : « Quand on est de la Basse-Ville, on n’est pas de la Haute-Ville ». Et je me suis rappelé…

Je me suis rappelé la première fois où j’ai entendu Sylvain Lelièvre à la radio, dans notre cuisine à Boischatel, dans les années 1970. Comptoir en arborite, intense papier peint d’époque, une fenêtre donnant sur l’île et l’autre sur la ville, c’était Petit matin qui jouait sur les ondes de CHRC… Je me souviens de mon immédiat sentiment de proximité avec cette voix, ce ton, ces mots, cette musique. Je me retrouvai immédiatement à Limoilou chez mes cousines préférées, dans ce quartier magique dont toutes les rues sentaient les toasts dès 7 h, les beaux matins d’été.

Je découvrais alors la poésie par le truchement de grands chanteurs qui n’en avaient que pour la nature et l’amour. Alors, ça me faisait grand bien d’entendre ce type-là percher ses strophes sur les fils du Bell Telephone.

La chanson est une nostalgie heureuse. J’y plongeai donc sans retenue et je restai pantois devant le nombre de grandes chansons que je redécouvrais. Vous endoutez ? Et si je vous dis Toi l’ami, La Basse-Ville, Venir au monde, Le fleuve, Qu’est-ce qu’on a fait de nos rêves, Le joueur de piano, La complainte de l’enfant distrait, Place Tiananmen, Pantalon gris et veston bleu, Moman est là, Les choses inutiles, Marie-Hélène ?

Deux mots sur cette jeune fille qui venait d’avoir vingt ans… Elle a très peu vieilli, Marie-Hélène. Le vague désarroi d’une entrée à tâtons dans l’âge adulte y flotte encore, sensible, palpable. Certes, Lelièvre l’a bien connue cette ado, prof de cégep qu’il était. Encore aujourd’hui, écouter Marie-Hélène, c’est l’entendre soupirer pudiquement près de soi, voir ses yeux se brouiller dans la fumée d’une rouleuse, assise sur un coussin dans son petit appartement. C’est plus que le portrait d’une jeune fille ou même d’une époque, c’est le portrait d’un âge qui ne se chiffre pas. Et la musique y est pour beaucoup. Lelièvre est un merveilleux mélodiste, docteur en prosodie de la phrase québécoise, dont il comprend la musique comme pas un.

Je n’ai qu’un conseil à vous donner en ce 30 avril qui souligne le vingtième anniversaire de sa disparition : ressortez vinyles et disques compacts, fouillez dans le grand bazar numérique et redécouvrez Sylvain Lelièvre ! Prêtez l’oreille à cette voix fraternelle, à cette voix toujours proche, qui a choisi de croire en notre complicité. Vous entendrez Lelièvre, à même son piano, marcher un soir tranquille dans une ruelle de Limoilou un cornet à deux boules à la main, et chantonnant, bien sûr. Car il avait la mélancolie chantante, notre Sylvain.

À voir en vidéo