Ma fille, je crois en ta génération

«Si nous échouons à rendre le monde meilleur, nous devrions avoir la décence d’accepter votre jugement», écrit l'auteur.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Si nous échouons à rendre le monde meilleur, nous devrions avoir la décence d’accepter votre jugement», écrit l'auteur.

Ma fille, je t’écris cette lettre le 22 avril 2022, le Jour de la Terre. Tu auras bientôt deux ans, tu cours partout, tu commences à prononcer quelques phrases, le sourire radieux, le regard rieur. J’aimerais que tu gardes cette innocence à jamais, mais les choses ne sont pas ainsi faites. J’ignore si tu liras un jour cette lettre. On vit dans un monde dans lequel il est difficile de se projeter dans l’avenir, on y croit de moins en moins, même si on continue à investir dans nos régimes de retraite.

Je suis anxieux quand je réfléchis à ton futur. Tu vivras dans un monde transformé par les changements climatiques. Montée des eaux, sécheresse extrême, pénurie alimentaire, guerres et réfugiés climatiques… On en ressent déjà les effets. Quand tu seras adulte, tu te demanderas peut-être : « Mais ils faisaient quoi, les ancêtres ? » En 2020, l’année de ta naissance, c’était le 50e anniversaire du Jour de la Terre. C’est quand même long, 50 ans, pour agir.

Je vis avec la crainte qu’un jour, lorsque tu prendras conscience de l’ampleur de la catastrophe, tu poses sur moi un regard accusateur. Je crains d’être la cible de la colère, de la révolte qui va grandir en toi. Ou pire, que tu me poses la question, pourquoi m’avez-vous amenée dans un tel monde ? J’anticipe ta réaction, car moi aussi, à ta place, je serais en colère.

Je pourrais me convaincre que, même si nous faisions tout notre possible pour avoir un comportement plus respectueux envers l’environnement, cela ne changerait rien. Mais je crois que ta génération, elle va s’en ficher, de notre sentiment d’impuissance.

Car votre colère sera valide. Comment justifier que nous dépensions autant d’énergie et d’argent à manger autant de viande ? Allez-vous avoir un RibFest en 2050 ? Probablement pas. Comment justifier que des bateaux de croisière se promènent dans les Caraïbes, émettent environ 4 à 5 tonnes de CO2 par passager pour une seule croisière, en plus de dumper tous nos excréments sur des coraux en voie d’extinction ?

Je t’imagine exaspérée, frustrée, déçue en regardant les belles photos de voyage que nous avons laissées partout sur Instagram. Tu te diras : « Mais que faisaient-ils lorsque le GIEC avait rappelé l’urgence de la situation et la nécessité de couper de façon draconienne les émissions de gaz à effet de serre ? » Ils profitaient de la vie et laissaient derrière eux des traces de leur bonheur. Je crois qu’en 2022, on ne se rend pas compte de comment ces images seront perçues par les générations à venir.

Je crains votre jugement sur nos habitudes de vies, nos comportements, qui semblent tout à fait normaux pour nous, mais irresponsables pour vous. J’ai l’impression que vous allez nous considérer comme braillards et gâtés. Nous critiquons sans cesse ce monde imparfait alors que toi, tu ferais tout pour l’avoir. Nous sommes inconscients du sentiment d’injustice que vous allez éprouver.

Si nous échouons à rendre le monde meilleur, nous devrions avoir la décence d’accepter votre jugement. Aujourd’hui, du haut de tes deux ans, tu es totalement impuissante face au futur qui t’attend. J’en suis conscient. Et je te promets de faire de mon mieux, car malgré mes craintes, le futur demeure incertain. Nous avons encore le temps d’agir.

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