Le pessimisme de Fernand Dumont

Fernand Dumont a habitué son lectorat à une pensée tout en finesse, observe l'auteur. 
Photo: Télé-Québec Fernand Dumont a habitué son lectorat à une pensée tout en finesse, observe l'auteur. 

Historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de socio- logie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

On n’en a pas fini d’explorer la pensée de Fernand Dumont, ce monument intellectuel. C’est une pensée très riche, très profonde, complexe, et qui a suivi un parcours parfois imprévisible. Dans un texte paru ici le 31 décembre, je rappelais que, durant les années 1950 et au début des années 1960, il appuyait fortement le projet de Révolution tranquille. Je signalais aussi que, peu après, il s’était dit extrêmement critique de ce qu’elle avait été, tout comme de son héritage tel qu’il l’entrevoyait.

Dans de nombreux courriels que ce rappel m’a valus, des correspondants s’en montraient bien étonnés. Je crois donc utile de revenir sur le sujet, cette fois pour montrer le profond pessimisme de sa vision du Québec à une période de sa vie. C’est une vision qu’il a exprimée surtout dans deux articles, l’un en 1969 dans la prestigieuse revue française Esprit (juillet-août), l’autre en 1974 dans la revue Maintenant (juin-septembre).

Ces écrits, apparemment peu connus, sont importants. Ils témoignent à la fois des immenses espoirs investis dans la Révolution tranquille et de l’ampleur des déceptions qui ont suivi chez certains contemporains. M. Dumont a eu l’honnêteté de s’exprimer avec une grande franchise et beaucoup de lucidité sur ce dernier sujet. Ses propos sont très durs, mais il faut en prendre connaissance, car ils font réfléchir.

Ces textes révèlent aussi les tourments qui peuvent accompagner un intellectuel de haut vol qui s’est étroitement identifié au destin de sa nation et qui en a vécu parfois douloureusement les péripéties. Ils font voir également la part immense des émotions, de la sensibilité dans la vie intellectuelle, une activité qui ne paraît relever que de la raison.

Un guide généreux et sûr

 

Je préviens toutefois le lecteur que le contenu de ces textes nourris de désenchantement fait mal, surtout pour celles et ceux qui, comme moi, font partie des héritiers de cet homme, qui a été un guide généreux et sûr pour ses contemporains. J’ai beaucoup hésité avant d’en reproduire ici des extraits. Mais il m’a semblé que, d’une façon ou d’une autre, ils faisaient partie de son parcours. En voici quelques énoncés.

« La société québécoise actuelle est foncièrement morbide. »

« Nous sommes au royaume de l’aberration. »

À propos de « la grande espérance » des années 1960, Fernand Dumont écrit : « la sève de mes vingt ans s’est mêlée à la débâcle… ».

Il se moque de « certaines “élites” intellectuelles qui continueront de parler le français international avec une pointe d’accent exotique et augmenteront les effectifs de la race des apatrides ».

Il évoque ceux qui pensent à s’exiler parce qu’ils « ne se sentent pas les tripes assez fortes pour assister à l’extinction d’un peuple ».

Il compte parmi les héritages des années 1960 « la “liberté” vide dont notre société, à gauche comme à droite, s’est fait un nouvel idéal ».

Il paraît ne pas désespérer de la culture québécoise, rappelant que « [l]es arts, comme les fleurs, s’épanouissent souvent sur la pourriture ».

Le « peuple perdu » (il fait ici référence aux Québécois) « poursuivra sa carrière de lumber-nation ».

Se demandant si « un type canadien-français » survivra, il « parie […] que l’attraction de l’empire américain sera plus forte ».

Tous ailleurs

 

Encore à propos des années 1960, il se demande si nous n’aurions pas « fait, somme toute, une vaste révolution de collège ». Après « la fête exaltée », n’allons-nous pas « entrer dans une agonie plus silencieuse » ?

Nous n’étions peut-être voués, poursuit-il, qu’à « une mutation de langage, confessant ainsi… l’impuissance déjà inscrite dans notre histoire ». Il évoque « le marais de nos chicanes domestiques », il voit « passer l’heure des options décisives » et « confesse [s]on plus profond pessimisme ». La littérature des universités américaines l’intéresse « infiniment plus que celle qui vient d’ici ». Cherchant le lieu de notre « chez-nous », il répond qu’« à l’automne de la Révolution tranquille, nous sommes tous ailleurs ». Sur l’avortement, il s’attriste qu’une femme enceinte puisse « exiger du médecin qu’il renvoie le petit dernier au néant ».

Fernand Dumont a habitué son lectorat à une pensée tout en finesse. On conviendra du caractère abrupt de ces jugements, mais il ne devrait pas nous distraire du message profond qu’ils portent : un état de désarroi, une douleur qui ne peuvent laisser insensibles. Cela dit, des questions viennent inévitablement à l’esprit.

On se demande comment raccorder ces propos désabusés, très durs, avec la substance de ses écrits généralement porteurs d’espoir. Il faut ensuite se demander s’ils reflètent bien la réalité. Je pense au récent ouvrage collectif de Stéphane Paquin et X. Hubert Rioux (La Révolution tranquille 60 ans après, PUM) dans lequel une batterie d’experts conclut que le modèle québécois issu de la Révolution tranquille a été, à bien des égards, fidèle à ses aspirations, à ses promesses.

Et ces jugements sont-ils le fait d’un intellectuel de centre gauche, étiquette qu’on a souvent associée à cet humaniste qui prônait le socialisme ? Le profond pessimisme qui court dans ces textes surprend. Mais est-ce une bonne porte d’entrée dans l’univers personnel de l’homme — un univers complexe, assurément, aux prises avec des tensions, des contradictions ? Enfin, comment une pensée aussi forte peut-elle s’infléchir (ou se rompre ?) de cette façon ? Ces textes sont impressionnistes, mais pour cette raison justement, ne peut-on pas y voir des témoignages sans fard ?

Je n’essaierai pas de répondre à ces questions. Je n’appartenais pas au cercle des intimes de Fernand Dumont et ne me pose pas en spécialiste de sa pensée. Celles et ceux qui le sont pourront nous éclairer.

L’énigme Dumont

Les jugements désenchantés de ces articles ne sont pas isolés. En 1976, il affirme que « [s]e trouve en jeu le déracinement de notre propre pensée ». En 1980, il se demande si nous sommes assez intéressants pour attirer les immigrants. En 1995 : « une nation comme la nôtre vaut-elle d’être continuée ? » En 1998, se référant aux réalisations de la Révolution tranquille en matière sociale, il parle de « foutaise » ; le peuple aurait été trompé. L’expression s’accorde-t-elle avec les politiques sociales adoptées dans les années 1960 (démocratisation de l’éducation, assurance-hospitalisation, émancipation du syndicalisme, révision du statut juridique de la femme, avancement des francophones dans la sphère de l’emploi…) ? Le sociologue Fernand Dumont n’en était certes pas ignorant. Il y avait manifestement autre chose. Mais quoi ?

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