Crac, une cassure dans le Québec

Avec «Crac», Back fait figure de mouton noir dans le monde artistique, explique l'auteur.
Renaud Philippe Archives Le Devoir Avec «Crac», Back fait figure de mouton noir dans le monde artistique, explique l'auteur.

Il y a 40 ans, Frédéric Back remportait l’Oscar du meilleur court métrage d’animation pour son film Crac. Malgré ce premier succès international, c’est surtout son deuxième, L’homme qui plantait des arbres, qui nous vient à l’esprit lorsqu’on évoque le talentueux dessinateur originaire de la France, mais dont l’œuvre est authentiquement québécoise.

Il est vrai que les thèmes de L’homme qui plantait des arbres, pour lequel il a gagné le même Oscar en 1988, sont immédiatement universels. La persévérance, le travail, la patience et l’environnement touchent facilement toutes les cultures, ce qui explique peut-être son immense succès et la mémoire vive qu’on en garde.

Pour sa part, Crac s’enracine dans l’histoire québécoise. Dans ce film, on suit une chaise berçante dans un Québec prémoderne, où la tradition, la famille et l’art tissent les liens d’une société. Cette chaise traverse les époques jusqu’à un Québec moderne, où la solitude et la froideur de l’art contemporain divisent davantage qu’elles n’unissent.

Certes, le décor est québécois, mais on se tromperait en pensant que cette œuvre n’est pas universelle pour autant. Elle évoque en fait que c’est à la pointe du particulier que l’on trouve l’universel.

Avec ce film, Back fait figure de mouton noir dans le monde artistique. Dans cette cassure entre le Québec traditionnel et le Québec moderne, il voit l’idée de la perte. Sans pour autant montrer que « c’était mieux avant », Back illustre avec finesse et lucidité ce que le Québec a égaré dans son chemin vers la modernité.

En effet, depuis Refus global (1948), beaucoup d’artistes ont vu dans le rejet de la tradition et du passé une nouvelle voie vers la créativité. Peut-être était-ce en effet le cas à l’époque, quand l’Église et la tradition brimaient l’élan créateur de ces jeunes artistes. Mais était-ce toujours le cas à la fin des années 1980 ?

Crac a le mérite de rappeler à son époque, et peut-être à la nôtre aussi, que la tradition est un matériel inépuisable et indispensable sur lequel on peut s’appuyer pour créer. Il rappelle aussi que le Québec, qui a voulu se croire moderne au tournant de la Révolution tranquille, gagnerait à réparer cette cassure pour célébrer son histoire et se penser dans sa continuité historique.

Les dernières secondes du court métrage montrent d’ailleurs que l’histoire du Québec, dans sa tradition et dans sa modernité, est une fête. Célébrer le Québec moderne ? Rien de plus simple. Celui de la tradition ? Encore faut-il en avoir une mémoire. Ce que ce beau court métrage nous rappelle donc, à nous en 2022, c’est que la transmission est à recommencer génération après génération.

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