Dire non à la machine relève aussi du génie

«Pensons à la corde à linge. De tout temps, elle a fait son travail avec une efficacité certaine et une accessibilité encore plus grande», écrit l'autrice.
Photo: Olivier Zuida Le Devoir «Pensons à la corde à linge. De tout temps, elle a fait son travail avec une efficacité certaine et une accessibilité encore plus grande», écrit l'autrice.

Le 4 mars marque la Journée mondiale de l’ingénierie pour le développement durable de l’UNESCO. Cette journée nous rappelle que le monde du génie détient de puissants moyens, dont ceux de choisir, de développer et de mettre en pratique des solutions durables, audacieuses et inventives, pour le bien de la planète et des êtres vivants. De grands pouvoirs, qui viennent aussi avec de grandes responsabilités.

Les ingénieurs, de toutes les spécialités, sont en effet interpellés par les enjeux de durabilité. La quête du progrès s’appuie plus que jamais sur des prémisses de base : la protection de l’environnement, la santé, la sécurité, le respect de la vie privée, la transparence, l’intégrité et l’acceptabilité sociale — pour ne nommer que celles-là. Leurs interventions s’inscrivant généralement dans le long terme, ils et elles doivent, en outre, savoir anticiper comment évolueront leurs projets.

Cela veut dire repenser les façons de faire en matière notamment d’énergie, de mobilité, de gestion des ressources, de traitement des données, de développement des villes et de modes de production. Le chantier est donc aussi vaste que complexe.

Si l’objectif est d’améliorer la condition humaine, la protection de l’environnement est une condition sine qua non. Dans un contexte où notre monde se réchauffe, où nos ressources s’épuisent et où les tissus sociaux se fragilisent, être sensibilisé ne suffit plus.

Les ingénieurs d’aujourd’hui et de demain doivent être en mesure de prendre des décisions appro-priées et éclairées. En ce sens, dans bien des cas, la véritable révolution sera de tourner le dos aux réflexes techno enthousiastes.

Pensons à la corde à linge. De tout temps, elle a fait son travail avec une efficacité certaine et une accessibilité encore plus grande. Nous aurons beau perfectionner à outrance toutes les sécheuses du globe, l’exploitation des ressources nécessaires à leur fabrication ainsi que la consommation d’énergie requise pour leur utilisation demeureront toujours brutalement plus dommageables que le recours à l’air ambiant.

Ce que je veux dire, c’est que le progrès ne doit pas résider dans l’objet, il doit plutôt se manifester dans la réflexion en amont. Quand est-il utile de recourir à la technologie et quand cela ne tient-il pas la route ? C’est ce que l’on doit apprendre à toute personne désireuse de pratiquer le génie.

Les technologies ont en effet leurs limites. Elles ont aussi leurs contrecoups. Pourtant, notre rapport avec elle — tout comme celui à la consommation en général — s’est tordu dans un engrenage d’excès. Or, plus ne veut pas nécessairement dire mieux. Il faut donc travailler de concert avec les milieux, réfléchir à la source du problème, aux besoins réels, aux usages, aux impacts et, surtout, débusquer les coûts cachés pour la collectivité. Bref, ce n’est pas la machine que l’on doit raffiner, c’est notre schème de pensée.

Nos véhicules sont de plus en plus gros. Nos appareils durent de moins en moins longtemps. S’il ne fait aucun doute que les ingénieurs ont un rôle à jouer pour que la société s’élève sur des fondements durables, ils partagent aussi cette responsabilité avec les décideurs politiques et les citoyens consommateurs.

Est-il normal que les cordes à linge soient carrément interdites à certains endroits ? Est-il sage de laisser les grandes entreprises transformer nos désirs en besoins et imposer nos modes de vie ? Poser ces questions, c’est y répondre.

Loin de moi l’idée d’affirmer que toute technologie est nécessairement mauvaise. Mon souhait se résume simplement à ce que l’on apprenne à mieux distinguer les bonnes des fausses idées. À mon sens, une solution technologique doit aussi être une solution sociale. Car, s’il tombe sous le sens que l’ingénierie durable pourrait permettre de réduire notre empreinte environnementale, nous pouvons également en tirer des bénéfices d’inclusion, de justice et d’égalité.

À ce chapitre, je suis convaincue que les nouvelles générations d’ingénieurs et d’ingénieures disposeront des talents et des savoirs nécessaires pour agir comme de véritables agents de changement. Notre devoir est aussi de continuer d’améliorer et d’adapter la formation en ingénierie afin qu’elle s’arrime à l’ouverture et à la sensibilité des jeunes ayant choisi cette voie d’avenir pour changer le monde.

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