Hommage à François Ricard, le passeur

«Tout à la fois éditeur, essayiste, professeur, François Ricard aura marqué sa société d’une trace profonde et indélébile», écrit l'auteur.
Photo: Pedro Ruiz Archives Le Devoir «Tout à la fois éditeur, essayiste, professeur, François Ricard aura marqué sa société d’une trace profonde et indélébile», écrit l'auteur.

Un passeur. L’élégance, l’humilité, la générosité de celles et ceux qui font office de courroie de transmission essentielle et sans qui de nombreuses œuvres n’auraient pas vu le jour, ou ne se seraient pas rendues jusqu’à nous. Tout à la fois éditeur, essayiste, professeur, François Ricard aura marqué sa société d’une trace profonde et indélébile. Son essai La génération lyrique est certainement l’un des plus grands essais jamais écrits au Québec. Les œuvres de Gabrielle Roy, de Milan Kundera, de Serge Bouchard, de Fernand Dumont, et aussi de Dominique Fortier, de Nadine Bismuth, d’Isabelle Daunais n’auraient pas connu un tel impact chez nous, un tel accueil, sans son ardente défense et illustration de la littérature, à laquelle il consacra toute sa vie. Combien d’écrivains et écrivaines lui doivent un accompagnement sans faille, une relecture aiguisée, jamais surplombante ?

Il a vingt-quatre ans quand il rencontre la grande Gabrielle Roy, dans son chalet de Petite-Rivière-Saint-François. Il deviendra tour à tour son ami, son secrétaire, son éditeur, son biographe, son légataire. Il n’est pas beaucoup plus âgé quand il invite un écrivain tchèque pas encore si connu à la Rencontre internationale des écrivains, tenue avec sa bande de la revue Liberté, les Jean-Guy Pilon, Fernand Ouellette… Milan Kundera se lie aussitôt avec le jeune Ricard. L’année suivante, en 1979, paraît dans Liberté le premier texte écrit en français sur l’œuvre du romancier. Kundera en est sidéré : enfin quelqu’un qui le comprend, qui le lit réellement pour ce qu’il a écrit, et non ce qu’il représente. Et l’auteur de ce texte n’est ni tchèque ni français, mais québécois… Pour le dire autrement, Ricard ne se sert pas de la lorgnette politique — inévitablement réductrice, quand elle n’est pas déformante — pour saisir le texte, mais use des seuls outils qui comptent lorsqu’on se frotte à un roman : ceux de la littérature.

On connaît la suite : séduit par ce formidable défenseur de son œuvre, Kundera lui demandera d’écrire une préface d’un roman à venir, puis une postface… jusqu’à ce que François Ricard devienne son préfacier unique, entrant à ses côtés dans La Pléiade.

C’est cette même approche qui décidera Gabrielle Roy à lui confier son œuvre-testament. Ricard rappelle qu’à cette époque tendue par l’établissement des deux camps référendaires, elle d’un côté de la faille, lui de l’autre, rien ne pouvait présager une telle complicité : rien, si ce n’est le pays de la littérature — le seul, dans le fond, à pouvoir se passer d’une patrie. Peut-on imaginer cela, la grande Gabrielle pas trop en odeur de sainteté parmi les nouvelles générations d’écrivaines et écrivains québécois ? C’était le cas, et quelle ne fut pas l’émotion de la romancière lorsqu’elle vit ce jeune intellectuel québécois plutôt sympathique à la cause nationale s’intéresser à son œuvre, acceptant presque malgré lui d’écrire un jour sa biographie ! « Mais pourtant tout a été dit dans La détresse et l’enchantement ! » aimait-il répéter.

Sait-on que sans François Ricard nous n’aurions peut-être pas eu dans les mains La détresse et l’enchantement, l’un de nos plus beaux livres ? Lorsque je lui avais demandé quels étaient les liens qui unissaient les plumes si différentes de Gabrielle Roy et de Milan Kundera, auxquelles il a consacré une partie de sa vie, il m’avait répondu : « Tous deux ont creusé leur sillon. Tous deux ont fait œuvre tout au long de leur vie, entièrement prise par la littérature. »

Vous avez grandement aidé à creuser ce sillon, cher François Ricard. Sans passeur, il n’y a pas d’écho. Et lorsque le passeur est lui aussi écrivain, on sait qu’on ne sera jamais trahi. Notre paysage littéraire, situé quelque part entre le Manitoba et la Tchécoslovaquie, vous doit beaucoup.

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