L’Estrie, une bribe de patrimoine immatériel

«Aujourd’hui, le toponyme Estrie rappelle une part de l’histoire du français au Québec», note l'auteur. En photo, le village de Saint-Venant-de-Paquette, en Estrie.
Photo: Stéphane Lemire Getty Images «Aujourd’hui, le toponyme Estrie rappelle une part de l’histoire du français au Québec», note l'auteur. En photo, le village de Saint-Venant-de-Paquette, en Estrie.

La question du patrimoine toponymique est présentement à la croisée des chemins. La Commission municipale du Québec mène une consultation publique sur le changement de nom de la région de l’Estrie, que certains acteurs touristiques désirent renommer en Cantons-de-l’Est, pour « des raisons d’attractivité ».

Plus qu’une anecdote d’intérêt local, ce débat concerne en fait la question générale de notre rapport collectif à la mémoire. Au-delà des impératifs économiques, la toponymie offre parfois l’occasion de s’arrêter et dire « je me souviens ».

Depuis près de trois quarts de siècle, les deux positions s’affrontent dans une valse-hésitation qui ressurgit sporadiquement : est-ce Cantons-de-l’Est ou bien Estrie qui sert mieux l’identification de la région en français ?

Il semble opportun de rappeler l’histoire du toponyme Estrie, en vue de mettre en relief ce qu’il symbolise en termes sociolinguistiques : un attachement collectif à la langue française et à l’affirmation du fait français au Québec.

Le toponyme Estrie a été créé en 1946 par Maurice O’Bready dans le but affirmé de remplacer Cantons-de-l’Est. L’historien voyait en Cantons-de-l’Est une maladroite adaptation de l’anglais Eastern Townships et il a donc invité ses concitoyens à considérer l’adoption d’une forme d’assonance plus française.

Aussi bien des raisons pratiques et objectives que des considérations esthétiques et subjectives portaient O’Bready à vouloir abandonner la dénomination calquée de l’anglais. Dans une de ses nombreuses critiques de Cantons-de-l’Est, il affirme que « la longueur de cette périphrase de fortune agace notre besoin de concision, comme sa lourdeur rebute l’inspiration du poète le mieux intentionné ». On ne s’étonnera pas d’apprendre qu’un attachement particulier à la langue française et à la culture du peuple qui la parlait empreignait ce jugement.

Durant les années qui suivent, la proposition d’O’Bready suscite de vives discussions dans les milieux intellectuels et au sein de la population. Le débat se poursuit pendant plus d’une décennie, mais la conversation démocratique finit par déboucher sur une majorité en faveur d’Estrie. Cette nouvelle dénomination se prévaut alors d’appuis de taille des cercles spécialisés qui s’intéressent aux questions de toponymie, de langue et de géographie. Le soutien accordé par l’Académie canadienne-française à Estrie en 1951 a sans doute grandement contribué à rallier l’opinion générale.

Les partisans d’Estrie le trouvent avantageux pour de nombreuses raisons. À l’époque, on juge, à l’instar d’O’Bready, que le mot est plus « expressif », « poétique » ou « élégant », et on souligne qu’il est plus bref que Cantons-de-l’Est. On trouve par ailleurs que le nom d’Estrie s’harmonise bien avec celui d’autres régions québécoises comme la Gaspésie et la Mauricie, des noms qui ont justement été créés pour éviter ou pour remplacer des périphrases comme péninsule de Gaspé et vallée du Saint-Maurice. Le mot s’insère donc bien dans le paysage toponymique.

Enfin, et sans doute plus que toute autre chose, la consonance française d’Estrie plaît aux compatriotes d’O’Bready. Au moment même où il propose ce toponyme, un puissant mouvement de refrancisation anime le Québec. Le mot Estrie symbolise pour les francophones de l’époque une réappropriation du territoire et de l’espace culturel, qu’ils réinvestissent de noms français.

Ayant l’heur de plaire à une majorité, la dénomination Estrie s’installe dans l’usage assez rapidement. Dans les années 1970, le toponyme est si bien implanté qu’on l’utilise sans hésiter, même s’il n’est encore qu’officieux, dans les noms de nombreux commerces d’envergure. On l’adopte, à titre d’exemple, en 1972, pour nommer le nouveau centre commercial de la région, le Carrefour de l’Estrie. Il sert même de titre au magazine L’Estrie, fondé en 1978 pour cimenter l’identité régionale. La décennie suivante, la Commission de toponymie adopte officiellement Estrie en remplacement de Cantons-de-l’Est et scelle, croyait-on alors, la question.

Aujourd’hui, le toponyme Estrie rappelle une part de l’histoire du français au Québec. À ce titre, on pourrait sans exagération estimer qu’il est porteur d’une valeur patrimoniale immatérielle. Il symbolise un combat, évoque une époque, et résonne avec des questions identitaires encore d’actualité. Il ne s’agit d’ailleurs pas d’un pur caprice morphologique si les habitants de la région se disent Estriens et non pas Cantonniers : l’appellation Estrie a une plus forte valeur distinctive, ancrée dans son passé.

Abandonner Estrie ne serait donc pas un acte banal sur le plan symbolique. Ce serait faire un pied de nez à l’affirmation historique du fait français au Québec. Ce serait effacer d’un coup les efforts déployés par les générations antérieures pour faire valoir leur langue par l’entremise d’un mot qui les représentaient. Ce serait favoriser la mode de l’heure contre des décennies d’ancrage.

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