Diviser la population

«Le régime démocratique est la façon la plus juste que l’on ait trouvée pour départager les intérêts, les opinions et les croyances divers qui se confrontent et s’affrontent en toute société», résume l'auteur.
Photo: Graham Hughes La Presse canadienne «Le régime démocratique est la façon la plus juste que l’on ait trouvée pour départager les intérêts, les opinions et les croyances divers qui se confrontent et s’affrontent en toute société», résume l'auteur.

Patrick Moreau est professeur de littérature à Montréal, rédacteur en chef de la revue Argument et essayiste. Il a notamment publié Ces mots qui pensent à notre place (Liber, 2017) et contribué à l’ouvrage collectif dirigé par R. Antonius et N. Baillargeon, Identité, « race », liberté d’expression, qui vient de paraître aux P.U.L.

Le gouvernement Legault vient de renoncer à imposer une « contribution santé » aux Québécois non vaccinés, car cette mesure était « venue diviser les Québécois ». Bien sûr, une telle taxe ne faisait pas l’unanimité, et pas seulement parmi les non-vaccinés qu’elle aurait visés ; plusieurs craignaient notamment qu’elle n’introduise au sein du système de santé le principe de l’utilisateur-payeur et un calcul des risques qui aurait assimilé peu à peu l’assurance maladie aux assurances privées.

On a reproché également à la loi 21 sur la laïcité de « diviser » elle aussi la population, comme si les « accommodements raisonnables en matière religieuse », eux, ne « divisaient » pas les Québécois entre ceux, minoritaires, qui leur sont favorables, et la majorité qui leur est plutôt opposée (avec toutes les nuances, bien entendu, qu’un tel débat peut susciter).

Ce n’est toutefois pas de cette « contribution santé » que je parlerai dans les lignes qui suivent, ni de laïcité, mais de cette idée devenue lieu commun selon laquelle il ne faudrait pas « diviser la population ».

Sur cette question, on peut partir d’un constat plutôt évident : la population est, a été et sera toujours « divisée ». C’est non seulement inévitable, mais parfaitement normal. C’est précisément pour gérer cette division que la démocratie a jadis été inventée. Le régime démocratique est en effet la façon la plus juste que l’on ait trouvée pour départager les intérêts, les opinions et les croyances divers qui se confrontent et s’affrontent en toute société.

Mettre en scène l’unanimité populaire

À l’inverse, sauf circonstances exceptionnelles (une guerre, par exemple), l’absence de division et l’« union » du peuple derrière le chef ou le Parti qui le représente et est censé incarner sa volonté constituent soit un fantasme qui relève de ce qu’il est convenu d’appeler le populisme (qui peut être de droite comme de gauche), soit est l’apanage des régimes politiques totalitaires qui réalisent le plus souvent cette « union » prétendue au moyen de la propagande, mais aussi de la violence (en éliminant leurs opposants et en faisant taire toute voix divergente) et de la peur que celle-ci induit. Ces régimes n’affectionnent d’ailleurs rien plus que de mettre en scène cette unanimité populaire dans des spectacles à grand déploiement où une population fanatisée et disciplinée crie ou chante à l’unisson et marche au pas (on peut penser aux rassemblements nazis de Nuremberg, aux défilés du 1er mai dans la défunte URSS, ou de nos jours aux chorégraphies martiales orchestrées par le régime de Pyongyang).

Bien évidemment, il ne s’agit pas non plus, en démocratie, de stigmatiser une quelconque minorité ni de braquer par des mesures vexatoires une part notable des gouvernés. Le but des régimes démocratiques est au contraire de parvenir à pacifier et à civiliser les conflits et les oppositions qui dressent les citoyens les uns contre les autres. Mais il reste qu’un gouvernement légitimement élu doit aussi prendre en certains cas des décisions difficiles, décisions dont il sait qu’elles mécontenteront une partie de la population. C’est inévitable ; et c’est souhaitable. Car en politique, il faut savoir faire preuve de courage et parfois il faut trancher, afin de faire valoir les droits de la majorité.

Dans le cas contraire, non seulement le pouvoir politique souffre d’un déficit démocratique, puisqu’à force de chercher des consensus, qui ne traduisent le plus souvent qu’une union illusoire, mais il s’entrave lui-même et se condamne à l’impuissance. Mais en outre, ce refus de la division transforme la politique en simple gestion de ce qui est, au lieu d’en faire comme il se doit une instance de liberté où peut s’inventer l’avenir. « Diviser », tout comme le fameux « controversé », est donc un mot piégé. Seul ce qui est parfaitement indifférent ne provoque ni division ni controverse.

Rapports de pouvoir

 

De plus, à partir de quel nombre de protestataires une mesure est-elle réputée clivante et controversée ? Il n’est pas besoin d’être grand clerc pour s’apercevoir que c’est moins une question de poids du nombre que de rapports de pouvoir. Les mesures qui accompagnent la mise en place de politiques en matière d’EDI (équité, diversité, inclusion) dans les organismes subventionnaires fédéraux et les universités, que rapportaient récemment dans ces pages les professeurs Arnaud Bernadet et François Charbonneau, provoqueraient tout autant que d’autres de la « division » au sein de la population (du moins si celle-ci en était mieux informée). Mais on ne qualifiera pas de clivantes ou de controversées des décisions qui sont prises avec l’aval du gouvernement fédéral et qui ont l’appui de ce qu’il serait convenu d’appeler l’élite sociale ou les classes dirigeantes.

Quelle conclusion en tirer, sinon que l’esprit démocratique peut être (et a souvent été dans le passé) du côté de ce qui divise et fait débat, et que les fausses unanimités à propos de décisions prises au sommet de l’État sans avoir fait l’objet de publicité ni de la moindre consultation de la population relèvent en réalité du déni de démocratie, même si elles se veulent moralement bien intentionnées ? Le populisme est néfaste et peut même être dangereux, mais l’élitisme de ceux qui pensent qu’ils peuvent imposer leur conception de la justice et de l’égalité à la majorité de la population l’est tout autant. Ce dernier nourrit d’ailleurs l’autre.

Seules les questions qui, au départ, divisent et dont, par conséquent, on débat finissent par faire véritablement consensus. Les pseudo-unanimités imposées ont rarement cette chance.

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