Un mythe fondateur qui repose sur l’« irréussite »

«Malheureusement, « l’irréussite » des patriotes a entraîné, avec l’Union de 1840, la naissance du Canada anglais en transformant la minorité britannique en une majorité artificielle», écrit l'auteur. 
Photo: Lord Charles Beauclerk (1813—1842), domaine public «Malheureusement, « l’irréussite » des patriotes a entraîné, avec l’Union de 1840, la naissance du Canada anglais en transformant la minorité britannique en une majorité artificielle», écrit l'auteur. 

À la lecture du texte de Gérard Bouchard publié le 15 janvier, on ne peut que demeurer perplexe. Un mythe fondateur est censé marquer le moment qui est à la source d’un aboutissement : la naissance d’une nation ou de droits fondamentaux. Gérard Bouchard en rappelle quelques-uns : le Plymouth Rock pour les États-Unis, la Magna Carta pour l’Angleterre et Guillaume Tell pour la Suisse.

Le Plymouth Rock représente le rocher sur lequel le premier pèlerin du Mayflower, tel le premier astronaute sur la Lune, a posé le pied en 1620, geste symbolique initial qui amorce le processus de colonisation qui donnera naissance à la nation américaine.

Pour sa part, l’adoption de la grande charte, la Magna Carta, en 1215 marque le moment où, d’étape en étape, les libertés constitutionnelles viendront contenir le pouvoir monarchique en donnant plus de place à la démocratie.

Quant à Guillaume Tell, ses actes héroïques ont été à l’origine, au XIVe siècle, de la rébellion des Suisses contre le Saint-Empire romain germanique, ce qui conduisit à l’unification des cantons et à l’indépendance de la Suisse.

La Déclaration d’indépendance du Bas-Canada

L’épisode des patriotes au Québec marque le début de quoi, exactement ? Il ne sert pas à grand-chose de rappeler, comme le fait Bouchard, que le fait que « leur mouvement de libération collective a été écrasé par des forces armées beaucoup plus puissantes lui donne encore plus de relief [et que les] militants qui ont donné leur vie dans cet affrontement et sur l’échafaud ou qui ont été condamnés à l’exil en sortent encore plus grands ».

On croirait entendre un tenant de l’idéal missionnaire d’autrefois vantant la puissance des idéaux religieux et agricoles et de ses martyrs face au matérialisme américain et de l’industrie.

On ne peut par ailleurs qu’appuyer les valeurs qui animaient la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada en 1838 : « La volonté de se gouverner soi-même, les libertés, la démocratie, la séparation de l’État et de l’Église », etc. Mais ces valeurs ne se sont pas incarnées dans le réel. Comme l’écrivait Chevalier de Lorimier à ses enfants la veille de son exécution : « Le crime de votre père est dans l’irréussite. »

La naissance du Canada anglais

Et si le Mayflower avait coulé en traversant l’Atlantique, que Guillaume Tell soit tombé dans le lac lorsqu’il a voulu repousser du pied la chaloupe des Autrichiens, et que la Magna Carta ait été brûlée en réponse aux doléances qu’elle incarnait ?

Est-ce que ces « irréussites » donneraient plus de relief à ces mythes fondateurs, qui ne le seraient plus, pour les générations futures ?

Malheureusement, « l’irréussite » des patriotes a entraîné, avec l’Union de 1840, la naissance du Canada anglais en transformant la minorité britannique en une majorité artificielle. Cette première annexion des Canadiens français fut rapidement suivie par une annexion plus délimitée avec la Confédération.

Les deux référendums

Et ce sont ces premiers politiciens, dont on vénère aujourd’hui la « vision », qui apparaissent comme les « pères » à l’origine du mythe fondateur de la nation Canadian.

C’est ce qui fait en sorte que les Québécois doivent encore lutter pour « se gouverner [eux-mêmes] », pour « les libertés, la démocratie, la séparation de l’État et de l’Église », comme le font — notamment — ressortir les deux référendums « irréussis » de 1980 et 1995 ainsi que la Loi sur la laïcité de l’État, qui soulève l’ire de la nation dominante.

Les Québécois ont intériorisé depuis longtemps les valeurs qui ont animé les patriotes. L’objectif aujourd’hui est de les incarner dans le réel, et ce, malgré les resserrements juridiques et constitutionnels que le fédéral a imposés aux Québécois en tant que réponses à ces deux référendums, soit le rapatriement de la Constitution de 1982 et, surtout, la Loi sur la clarté de 2000.

Ainsi, on peut lire, dans le préambule de cette loi de 2000, que c’est à la Chambre des communes que revient le rôle de « déterminer en quoi consistent une question et une majorité suffisamment claires pour que le gouvernement du Canada engage des négociations sur la sécession d’une province du Canada ».

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