Mythes fondateurs du Québec: les patriotes

Pour remonter à la source vive du Québec moderne, on ne peut pas éviter la référence aux patriotes.
Photo: BANQ, photomontage Le Devoir Pour remonter à la source vive du Québec moderne, on ne peut pas éviter la référence aux patriotes.

Historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

On peut à bon droit respecter l’œuvre de Champlain et d’autres figures de la Nouvelle-France ou trouver une inspiration chez les pionniers de la Révolution tranquille, mais si l’on veut vraiment remonter à la source vive du Québec moderne, on ne peut pas éviter la référence aux patriotes. Il faut cependant déplorer que leur mémoire ne suscite pas davantage d’effervescence parmi nous. Ils ont été vaincus, ils ont échoué, soit. Mais à mes yeux, le fait que leur mouvement de libération collective a été écrasé par des forces armées beaucoup plus puissantes lui donne encore plus de relief. Les militants qui ont donné leur vie dans cet affrontement et sur l’échafaud ou qui ont été condamnés à l’exil en sortent encore plus grands. Nous pouvons trouver là des héros authentiques qui, par leur altruisme, par les sacrifices auxquels ils ont consenti, commandent le respect et incitent à reprendre leur cause.

Un texte fondateur

En témoigne la Déclaration d’indépendance du Bas-Canada rédigée par Robert Nelson en 1838. Voilà un document remarquable par sa générosité, sa clairvoyance et son actualité. Il correspond en tout point à la définition de ce que doit être un texte fondateur inspiré par l’humanisme et la vertu civique, à savoir : a) un énoncé d’idéaux propres à orienter et à élever l’action de tous les citoyens, b) des horizons universels qui peuvent accompagner un peuple au cours des siècles et survivre à toutes les variations de fortune et d’humeur. Dans ce genre, on pense immédiatement aux rêves fondateurs de la République française ou de la Grande-Bretagne.

Pour l’essentiel, si on se réfère aux principes qui l’appuyaient, cette déclaration de 1838 aurait pu être écrite aujourd’hui. Rappelons-nous les valeurs principales qu’elle énonçait : la volonté de se gouverner soi-même, les libertés, la démocratie, la séparation de l’État et de l’Église, la justice sociale, la promotion de l’éducation, l’égalité des droits pour tous les citoyens indépendamment de leurs origines, de leur langue et de leurs croyances (le texte mentionnait très clairement l’émancipation de ce qu’on appelait alors les « Sauvages »). On ne peut qu’admirer le caractère moderne de ces dispositions.

On y relève les éléments principaux propres à fonder le devenir d’un peuple : des énoncés très nobles, des directions d’action, des héros, des actes sacrificiels, des paris sur l’avenir. Tout est là. Aussi bien, la commémoration de leur lutte est maintenant officialisée au plus haut niveau institutionnel et de nombreux citoyens ou organismes s’y emploient avec beaucoup de vigilance et de mérite. Mais encore une fois, le sentiment général ne me semble pas à la hauteur de ce qu’ont fait ces fondateurs. Qu’est-ce qu’on pourrait faire de plus ?

Chacun peut spéculer, mais pourquoi les écoles ne participeraient-elles pas davantage en rappelant une fois l’an, d’une manière très spéciale, la mémoire des patriotes, en mettant en valeur ce qu’ils ont fait et la société à laquelle ils ont rêvé, en faisant mieux connaître ceux et celles parmi ces acteurs qui méritent le plus de passer à la postérité ? On verrait bien aussi l’État québécois accentuer son engagement sur ce terrain.

Un testament de pauvre, un héritage inépuisable

Ainsi, il me semble que tous les jeunes devraient connaître la lettre à la fois magnifique, tragique et bouleversante rédigée en février 1839 par Chevalier de Lorimier, le jour précédant sa pendaison, « dans le silence […] du cachot ». Il est difficile d’imaginer un témoignage plus courageux et plus digne, plus noble et plus épuré. Il écrit : « Je meurs sans remords, je ne désirais que le bien de mon pays. » Il évoque « le sang et les larmes versés sur l’autel de la liberté [qui] arrosent [nos] racines ». Et encore, s’adressant à ses enfants : « Le crime de votre père est dans l’irréussite. » Il termine : « Je meurs en m’écriant : Vive la liberté, vive l’indépendance. »

J’ai été très impressionné en lisant cette lettre il y a plusieurs années. Elle m’inspire aujourd’hui la même émotion.

En plus d’inspirer ce genre de sentiment, la fonction des mythes fondateurs, dans toute nation, est d’assigner une direction, une vocation pour la postérité, et de susciter une solidarité en même temps que la fierté, le goût de prendre le relais. De ce point de vue, le modèle que ces patriotes incarnent ne peut pas être plus honorable et digne d’imitation. Ces ancêtres, modestes par leur condition, sont immenses par l’élévation de leurs vues et la foi qui les animait.

Ce serait triste de penser que leur rayonnement plutôt limité dans notre imaginaire pourrait être dû à une part de négligence ou d’indifférence. Ce le serait plus encore s’il était lié à leur statut de vaincus. On doit garder à l’esprit les conditions qui ont conduit à leur défaite, la cause qu’ils ont épousée et le prix qu’ils ont payé pour leurs idéaux. Enfin, pour étendre la portée mémorielle des patriotes, il conviendrait de ne pas la restreindre à la promotion de la souveraineté politique, mais de tabler aussi sur les grandes valeurs collectives qu’ils voulaient servir. C’est, je crois, l’esprit du testament que nous a laissé De Lorimier.

L’héritage de tous les Québécois

J’ai parlé de prolonger leur cause, qu’est-ce à dire ? J’insiste, cet héritage appartient et s’adresse à tous les Québécois, quelles que soient leurs allégeances politiques. Il peut en effet se traduire dans une grande variété d’options. Encore une fois, ce qui en est le cœur, ce qui doit être célébré et perpétué, ce sont les idéaux très nobles qui le soutiennent : l’amour de la liberté, de la démocratie, de l’égalité, de l’équité. Nous pouvons tous nous les approprier, au-delà de nos différences. Ils se proposent à l’adhésion de chacun, de chacune d’entre nous. De cette façon, ils débordent la singularité québécoise, ils la font accéder à l’universel.

L’appel lancé ici est d’autant plus pertinent que, comme je l’ai montré dans mon texte précédent (8-9 janvier), les Québécois d’aujourd’hui peuvent difficilement puiser dans leurs origines les plus lointaines de quoi nourrir leur conscience citoyenne et leurs rêves collectifs — à s’en remettre à ce que j’ai appelé des « passerelles », celle du peuple notamment.

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