Mythes fondateurs du Québec : une mémoire orpheline

Le Québec serait-il une nation en quête de ses origines, une nation orpheline?
Photo: Adrian Wyld La Presse canadienne Le Québec serait-il une nation en quête de ses origines, une nation orpheline?

Historien, sociologue, écrivain, enseignant à l’Université du Québec à Chicoutimi dans les programmes d’histoire, de sociologie, d’anthropologie, de science politique et de coopération internationale et titulaire de la Chaire de recherche du Canada sur les imaginaires collectifs.

Ce texte va peut-être surprendre quelques lecteurs et lectrices. Ma seule défense, c’est qu’il se fonde sur des faits dûment établis auxquels on voudra bien porter attention. Dans plusieurs nations, la mémoire des origines perpétue des valeurs et des idéaux, de grands rêves dont les héritiers se nourrissent et dont témoignent des personnages, des épisodes, des symboles premiers (le Plymouth Rock aux États-Unis, la Magna Carta en Angleterre, Guillaume Tell en Suisse, la Vierge de Guadalupe au Mexique, etc.). Ces valeurs nourrissent aussi les identités nationales.

Il n’existe guère d’équivalent au Québec. Quels sont les lieux, les épisodes qui mobilisent périodiquement les esprits pour faire revivre les grands idéaux associés aux débuts de la Nouvelle-France et qui sont toujours bien vivants au cœur du Québec moderne ?

Je parle bien de l’époque de nos origines et non pas de moments subséquents, comme les rébellions. Pourquoi cette absence ? Le patrimoine ancien est pourtant à l’honneur, les biographies se succèdent et l’enseignement de cette période occupe une bonne place à l’école. Je me risque pourtant à affirmer que l’impact de ces efforts sur notre imaginaire reste faible — sauf quand on idéalise ces commencements, comme on l’a fait si souvent dans le passé.

L’effacement des personnages héroïques et des symboles dans les manuels d’histoire récents en témoigne, tout comme la rareté des références dans la vie courante, dans les médias ou le discours politique.

Qui pourrait dire que Cartier, Talon, Frontenac, La Vérendrye, les missionnaires et les autres sont des figures vraiment inspirantes pour les Québécois d’aujourd’hui ?

Une histoire qui n’est pas la nôtre

La Nouvelle-France est en très grande partie une histoire française. C’était une colonie dirigée depuis Paris et dans ses seuls intérêts. Les explorateurs œuvraient à l’expansion de l’empire. Les dirigeants aristocrates (et autocrates) y séjournaient provisoirement, s’appliquant à s’enrichir et à élever leur rang en prévision de leur retour (la majorité sont partis après la Conquête).

Les guerres contre les Iroquois et les Anglais étaient conduites au bénéfice de la métropole. Les intendants (y compris Champlain, le « père de la Nouvelle-France ») se souciaient d’abord de maintenir le réseau d’approvisionnement en fourrures. Les marchands étaient des prédateurs portant peu d’intérêt au peuplement. Les missionnaires se vouaient à la christianisation des « Sauvages ». Le traité de paix de 1763 a confirmé que cette colonie n’était qu’une ressource qu’on pouvait brader.

Une société née sous le colonialisme

Privé de liberté, le peuple vivait sous la férule de l’Église et du roi. Les assemblées publiques tout comme l’impression de journaux et de livres étaient interdites. L’éducation au-delà du niveau le plus élémentaire était largement réservée à l’élite. Les conditions de vie des colons étaient misérables et la mobilité sociale, marginale.

La richesse produite par l’industrie et le commerce était détournée par le mercantilisme. La métropole freinait même le développement d’entreprises axées sur le développement local.

S’y ajoutaient la pratique de la corruption à grande échelle parmi les agents métropolitains et, à l’égard des Autochtones, le début d’une tradition discriminatoire qui allait connaître un bel avenir.

Font aussi partie du dossier noir de la Nouvelle-France la présence d’esclaves (environ 12 000 selon des recherches récentes) et l’interdiction des protestants.

Ce portrait s’appuie sur nombre d’auteurs (dont L. Groulx) qui ont durement critiqué la gestion de la colonie. En fait, le mal que nous a fait la Conquête a moins été de rompre notre lien politique avec cette France despotique que de détourner de son destin un peuple qui avançait peut-être vers sa pleine émancipation.

Les finalités assignées à cette société naissante étaient de trois ordres : a) étendre l’influence et le prestige de l’empire français dans le monde ; b) édifier une société catholique exceptionnellement vertueuse qui serait donnée en modèle à une France immorale et à l’Europe ; c) évangéliser les Autochtones.

Aucun de ces idéaux ne rejoignait véritablement les habitants. C’étaient d’abord et avant tout des rêves européens, impériaux. On y cherche en vain des idéaux en forme d’héritage que nous voudrions aujourd’hui cultiver. Il a fallu l’échec de ces utopies et de ces visées colonialistes pour qu’advienne une société à laquelle les Québécois peuvent vraiment s’identifier.

Mais la soumission à un autre colonialisme plus détestable encore fut le prix à payer (rappelons-nous : Garneau parlait du « passage… de la domination française à la domination anglaise »).

Voilà un passé qu’il est difficile de s’approprier, à moins de s’aliéner dans le grand rêve impérial de la France — ou de cultiver les idéaux de Marguerite Bourgeoys (s’inspirer de la Sainte Vierge) et de Marie de l’Incarnation (s’élever vers la sainteté). Ce passé a du mal à pénétrer notre imaginaire : le Québec serait-il donc une nation en quête de ses origines, une nation orpheline ?

Des continuités

Ce n’est pas le cas, des passerelles nous relient à la Nouvelle-France. Les « habitants » constituent une authentique filiation à cultiver. Dans les conditions les plus ingrates, ils ont fait avancer le peuplement et fondé une société. Peu estimés (méprisés ?) par les gouverneurs et plusieurs intendants, ils ont assuré la continuité après la Conquête.

S’il faut parler d’une épopée de la Nouvelle-France, c’est à ce peuple — au féminin comme au masculin — qu’il faut l’associer. Peu alphabétisé, il a laissé peu de traces de ses rêves. Il nous a néanmoins transmis sa culture, une culture musclée, « rapaillée », que le haut clergé s’est vainement employé à combattre.

Les Autochtones, dont le sort est toujours lié au nôtre, sont une autre filiation. Et il y a bien sûr la langue ainsi que le territoire. Mais au-delà, ce qui nous rattache à cette ancienne société, c’est peut-être la pensée de ce qu’elle aurait pu devenir dans ce Nouveau Monde si elle avait été libre. Malheureusement, elle est née et a grandi sous les verrous.

Pour ce qui est des idéaux, notre véritable histoire commence avec l’après-Conquête. C’est alors, sous un autre colonialisme, que sont apparus nos mythes fondateurs, ceux auxquels nous pouvons vraiment nous identifier aujourd’hui, comme je le montrerai dans mon prochain texte.

Je crois devoir ajouter une note pour éviter un possible malentendu. J’ai traité ici de nos origines avant la Conquête. Mais il va de soi que les années 1840 ont ouvert un nouveau chapitre. Un rapport très différent a alors été instauré avec la France, un rapport culturel dont nous nous sommes amplement nourris jusqu’à une époque récente.

Un deuxième texte sera publié samedi prochain sur ce sujet.

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