Rien ne justifie d’imposer à nouveau un couvre-feu

«Utiliser comme dernier instrument de votre
Photo: Adil Boukind Le Devoir «Utiliser comme dernier instrument de votre "coffre à outils" sanitaire un couvre-feu est d’un simplisme grossier, d’un paternalisme indécent», écrit l'autrice.

Lettre adressée au premier ministre François Legault.

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Disons-le une fois pour toutes : au Québec, la pandémie est un fiasco parce que nos institutions publiques suffoquent. Non, ce n’est pas la faute du peuple, qui, dans son ensemble, n’est ni imprudent ni désobéissant. Le manque de personnel dans le réseau de la santé, déjà criant, a été exacerbé par 22 mois de surtravail, 22 mois pour rattraper des décennies d’austérité, de néolibéralisme et de capitalisme sauvage. Aujourd’hui, nous payons lourdement les conséquences de cette négligence, de cette violence. Bien sûr, personne ne détient le monopole de la souffrance. Mais voici celle des jeunes étudiants, celle que je connais.

Pendant un an et demi, soit les trois quarts d’un DEC ou la moitié d’un bac, on nous a dit d’étudier tout seuls. Devant nos écrans. Mais pas trop. Enfin, juste pour l’école. Pendant 22 mois, on nous a dit de nous motiver. De découvrir nos passions intrinsèques, scotchés au lit devant un portable. Mieux encore, de cerner nos intérêts et besoins pour notre carrière, pour les 40 prochaines années de notre vie, le tout en pyjama, les cheveux pas brossés, en se textant les réponses d’un examen tenu en virtuel. On nous a enfermés à la maison du matin au soir, puis du soir au matin. Non, il n’était même plus permis de prendre l’air à minuit, pour éviter d’imploser. Ou pour pleurer en cachette. Pendant 22 mois, les fragilités de notre santé mentale se sont transformées en failles de San Andréas : explosion des symptômes de dépression, d’anorexie, de suicide… Pendant 22 mois, on nous a empêchés de voir des amis — et de nous faire des amis. À 18 ans, l’amitié, l’amour ne sont qu’un Kilimandjaro à l’horizon.

Mais 22 mois d’expérience pandémique plus tard, rien ne justifie d’imposer à nouveau un couvre-feu, sans efficacité démontrée. En effet, nous avons eu largement le temps de concevoir d’autres solutions : distanciation sociale, désinfection, vaccins, médicaments, ventilation des écoles, masques chirurgicaux et N95, autotests, etc. Sans être une experte épidémiologiste, je sais que d’autres solutions existent et existeront tant que l’ingéniosité humaine sera, tant que l’humanité sera.

Utiliser comme dernier instrument de votre « coffre à outils » sanitaire un couvre-feu est d’un simplisme grossier, d’un paternalisme indécent. En plus d’insulter notre intelligence, votre couvre-feu manque ridiculement sa cible. Un coup d’épée dans l’eau. Il fustige encore et toujours le Québécois moyen qui, depuis 22 mois, se lave les mains fréquemment, porte son masque, reçoit ses vaccins, fait du télétravail et s’isole le plus possible. Celui qui, à quelques intermittences près, ne va plus au cinéma, ni au théâtre, ni au restaurant, ni au bar, ni au gym, mais qui travaille, en bon bras mécanique de la sainte économie. (Pas de métro), boulot, dodo. Aucune place pour l’art, la rêverie, la socialisation, la quête existentielle : la poésie. Celui qui, depuis 22 mois, sacrifie sa dignité. Si de telles mesures ont été nécessaires à un certain moment, rien ne justifie que votre gouvernement n’ait pas mis en œuvre toutes les autres solutions développées pour éviter d’avoir à y recourir de nouveau.

Les non-vaccinés, 10 % de la population adulte, représentent pas moins de 50 % des hospitalisations. Vous l’avez dit vous-même. Le délestage est notre épée de Damoclès. Alors, pourquoi ne pas rendre la vaccination obligatoire, comme s’apprêtent à le faire l’Autriche et l’Allemagne ? Au lieu de forcer le noyau de non-vaccinés à assumer leur devoir envers la société, vous imposez des restrictions sévères à l’entièreté de la population. Le remède est là, mais vous n’avez visiblement pas le courage de faire cul sec. En bon roi Dagobert, votre gouvernement porte ses culottes à l’envers.

En attendant la fin de la comptine, nous ferons semblant d’écouter nos cours, vautrés dans le lit, en pyjama, caméra fermée. Seuls. Et nous irons nous coucher tôt.

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